El Malick Ndiaye : comment j’ai cédé le perchoir à Sonko

Au sein d’une nouvelle génération de responsables politiques, il s’impose comme l’un des visages du renouveau parlementaire en Afrique.

Exigence de redevabilité, discipline institutionnelle, proximité avec les citoyens et affirmation du pouvoir législatif : autant de codes qu’il défend et qui nourrissent désormais les débats au sein des Parlements francophones, où son expérience est scrutée comme une référence. Au cours d’un entretien exclusif, l’ancien président de l’Assemblée nationale sénégalaise s’étend sur une vision qui dépasse les frontières de son pays d’origine.
Bonjour M. le Vice-président de l’Assemblée nationale du Sénégal et merci de répondre aux questions de la presse camerounaise. Bienvenue au Cameroun. Je vous remercie. Je voudrais également remercier les autorités camerounaises pour l’accueil qui nous a été réservé, ainsi que le peuple camerounais pour son hospitalité. Je retrouve ici de nombreuses similitudes entre nos deux peuples. Au Cameroun, je me sens chez moi.
Parlons de votre agenda à Yaoundé. Quel est-il ?
Nous participons à la 51ᵉ session de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, un rendez-vous majeur qui intervient dans un contexte où l’espace francophone fait face à de nombreux défis. Cette situation nous oblige à repenser nos modes de fonctionnement, à renforcer notre gouvernance et à consolider nos institutions.
Pour le Sénégal, cette rencontre est l’occasion de réaffirmer son engagement en faveur d’une Francophonie plus solidaire, plus dynamique et davantage tournée vers l’avenir. Elle nous permet également d’approfondir notre réflexion sur des enjeux essentiels tels que la sécurité, la transition écologique ou encore la révolution numérique.
À nos yeux, la Francophonie dépasse largement le simple partage d’une langue. Elle incarne un espace de culture, de dialogue, de vivre-ensemble et de coopération entre les peuples. D’ailleurs, des États qui ne sont pas nécessairement francophones manifestent aujourd’hui un intérêt croissant pour cette vision fondée sur la paix, le dialogue et la solidarité.
Au cours de cette 51ᵉ session, les parlementaires ont également acté l’ouverture de la Francophonie à de nouveaux partenaires. L’intégration du Parlement arabe comme nouveau membre, ainsi que la présence d’observateurs tels que l’Allemagne, illustrent l’attractivité croissante de cet espace de coopération. Une dynamique qui confirme que la Francophonie ne se résume plus à une communauté linguistique, mais constitue un véritable cadre de dialogue politique, diplomatique et économique.
Avec près de 300 millions de locuteurs répartis sur les cinq continents, la Francophonie représente un marché considérable et un levier de développement pour ses États membres. Elle favorise les échanges commerciaux, les investissements, les partenariats universitaires, l’innovation et la mobilité des jeunes. Pour le Sénégal, cette ouverture renforce la conviction que la Francophonie doit être un espace d’opportunités, capable de répondre aux défis du XXIᵉ siècle tout en consolidant la paix, la coopération et la prospérité partagée.
De plus en plus, les débats au sein des organisations internationales tournent autour des questions de sécurité, de paix et de démocratie. Est-ce le cas au sein de l’APF ?
Au sein de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), les débats accordent une place centrale aux questions de sécurité, de paix et de démocratie. Ces trois dimensions sont étroitement liées, car il ne peut y avoir de stabilité durable sans institutions solides. Et parmi ces institutions, le Parlement occupe une place essentielle. Lorsqu’il exerce pleinement ses missions de législation, de contrôle de l’action gouvernementale et d’évaluation des politiques publiques, il contribue directement à la vitalité démocratique.
L’APF constitue justement un espace privilégié de partage d’expériences entre les différents Parlements membres. Nous échangeons sur les bonnes pratiques, les réformes institutionnelles, les mécanismes de contrôle de l’exécutif et les moyens de renforcer la participation citoyenne. Chaque pays apporte son vécu et son expertise afin que les autres puissent s’en inspirer.
Le Sénégal, par exemple, dispose d’une tradition démocratique ancienne. Depuis plusieurs décennies, notre pays a connu des alternances politiques pacifiques qui témoignent de la solidité de ses institutions républicaines. Cette maturité démocratique ne s’est pas construite en un jour ; elle est le résultat d’un patient travail de consolidation de l’État de droit et du respect des règles institutionnelles.
À ce sujet, une réflexion attribuée à Jerry Rawlings résume parfaitement l’enjeu : « Nous devons bâtir des institutions suffisamment fortes pour que même le diable au pouvoir ne puisse pas les détourner. » Cette formule rappelle que la démocratie ne doit jamais dépendre uniquement de la qualité des dirigeants, mais avant tout de la robustesse des institutions qui encadrent l’exercice du pouvoir.
C’est précisément ce renforcement institutionnel qui garantit la transparence des élections, la redevabilité des gouvernants et une gouvernance plus efficace. Au Sénégal, la Constitution confère au Parlement une mission essentielle de suivi et d’évaluation des politiques publiques. Depuis notre installation à l’Assemblée nationale en décembre 2024, nous avons fait de cette prérogative un chantier prioritaire.
Nous travaillons à mettre en place un véritable système d’évaluation des politiques publiques afin de mesurer l’efficacité de l’action gouvernementale. Cette démarche s’accompagne d’un contrôle parlementaire plus soutenu. Les ministres sont régulièrement convoqués pour présenter les résultats de leur action, répondre aux interrogations des députés et rendre compte de l’utilisation des ressources publiques. Cette exigence de transparence est fondamentale, car le peuple a le droit de savoir comment il est gouverné et comment sont mises en œuvre les politiques qu’il finance à travers l’impôt.
Au-delà du cas sénégalais, cette expérience peut inspirer d’autres pays francophones. Le renforcement des capacités des Parlements est une condition indispensable pour consolider la démocratie sur le continent africain.
La stabilité politique demeure également un facteur déterminant du développement. Sans stabilité, les investissements se raréfient, les incertitudes s’installent et les perspectives économiques s’assombrissent. Mais cette stabilité ne peut être obtenue au détriment des libertés démocratiques. Elle doit s’appuyer sur des institutions crédibles, des élections transparentes et un dialogue politique permanent.
L’Afrique possède aujourd’hui les ressources humaines, les compétences et le potentiel nécessaires pour écrire une nouvelle page de son histoire. Ce changement passera avant tout par les urnes et non par les armes. Les transformations durables naissent de projets politiques crédibles, librement soumis au choix des citoyens, dans le respect des règles démocratiques. C’est cette conviction qui guide notre engagement au sein de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie.
Quel message souhaitez-vous adresser à la jeunesse africaine depuis Yaoundé, à l’occasion de la 51ᵉ Assemblée parlementaire de la Francophonie ?
Mon premier message est simple : la jeunesse africaine n’est pas seulement l’avenir de notre continent, elle en est déjà le présent. C’est une réalité que le reste du monde semble parfois mieux comprendre que nous-mêmes. L’Afrique possède la population la plus jeune de la planète. Ce n’est pas une menace, c’est notre plus grand atout. Il est temps que les jeunes prennent pleinement conscience de leur responsabilité dans la construction de nos États.
Cela suppose d’abord de rejeter les discours de haine, les divisions et les oppositions qui freinent notre développement. Notre énergie doit être orientée vers le savoir, l’innovation, l’entrepreneuriat, la recherche scientifique et les nouvelles technologies. Ce sont ces secteurs qui créeront les emplois de demain et permettront à l’Afrique d’être plus compétitive.
Mais cet engagement ne peut produire ses effets que dans un environnement de paix. Sans stabilité, il est difficile d’étudier, d’investir, d’entreprendre ou d’innover. La paix n’est donc pas seulement une valeur politique, c’est aussi une condition indispensable au développement économique et social de notre continent.
Au sein de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, nous avons justement décidé de donner davantage de place aux jeunes à travers le Parlement des jeunes. C’est une initiative importante, car nous ne pouvons plus continuer à prendre des décisions qui concernent leur avenir sans les écouter. Les jeunes doivent être associés aux débats, aux réformes et aux choix qui façonneront nos sociétés. Ils doivent devenir des acteurs de la décision publique et non de simples bénéficiaires des politiques.
J’adresse également un message aux dirigeants africains. Nous avons le devoir de créer les conditions permettant à cette jeunesse d’exprimer tout son potentiel. Cela passe par une meilleure éducation, davantage d’opportunités économiques, un soutien à l’innovation et une gouvernance plus inclusive. Face aux nombreux défis auxquels notre continent est confronté, nous avons besoin d’une véritable prise de conscience collective.
Enfin, je voudrais rappeler que ce qui unit les peuples africains est bien plus fort que ce qui les sépare. Nous partageons des cultures, des traditions et des histoires communes. Ici, au Cameroun, une jeune femme est venue me saluer. J’étais convaincu qu’elle était Sénégalaise avant qu’elle ne me dise qu’elle était Camerounaise. Cette anecdote montre combien nos peuples se ressemblent. Au-delà des frontières, nous appartenons à une même famille africaine. C’est cette proximité qui doit inspirer notre coopération et renforcer notre engagement en faveur d’une Afrique unie, démocratique et tournée vers l’avenir.
L’Afrique est confrontée à des défis majeurs en matière de gouvernance, de corruption et d’endettement. Quelle est l’expérience du Sénégal dans ce domaine ?
Le véritable défi auquel notre continent est confronté, ce sont les défaillances de la gouvernance. La corruption, le détournement des deniers publics, la surfacturation des marchés, les mauvais choix d’investissement, l’absence de hiérarchisation des priorités… Voilà ce qui freine le développement de nombreux pays africains. Lorsque les ressources publiques sont mal utilisées, ce sont les populations qui en paient le prix.
À nos yeux, ces dérives trouvent souvent leur origine dans un Parlement qui ne joue pas pleinement son rôle de contrôle de l’action gouvernementale. Dans une démocratie, le Parlement ne doit pas être une simple chambre d’enregistrement. Il doit contrôler, évaluer, interpeller et exiger des comptes. C’est précisément ce que nous cherchons à renforcer au Sénégal.
Depuis l’arrivée des nouvelles autorités, plusieurs réformes importantes ont été engagées afin d’assainir la gouvernance publique et de restaurer la confiance des citoyens.
Nous avons d’abord adopté une loi généralisant la déclaration de patrimoine. Désormais, les responsables publics sont soumis à des obligations de transparence plus strictes. Nous avons également voté une loi destinée à protéger les lanceurs d’alerte. Il est essentiel que les citoyens qui dénoncent des faits de corruption puissent le faire sans craindre des représailles.
Par ailleurs, nous avons renforcé les pouvoirs de l’Office national de lutte contre la corruption (OFNAC). Cette institution dispose désormais de compétences élargies et le mode de désignation de ses membres a été revu afin de garantir davantage d’indépendance et de crédibilité. Nous avons aussi adopté une loi sur l’accès à l’information publique. Aujourd’hui, chaque Sénégalais peut demander à consulter des informations détenues par l’administration, quel que soit le niveau concerné. C’est une avancée majeure pour la transparence et le contrôle citoyen.
Cet arsenal juridique commence déjà à produire des résultats. Depuis près de deux ans, le Sénégal n’a pas connu de scandales financiers majeurs impliquant la gestion de l’État. Cela ne signifie pas que tout est parfait, mais cela montre qu’un cadre institutionnel solide peut considérablement réduire les risques de mauvaise gouvernance.
Nous avons également décidé de revoir notre manière de conduire les politiques publiques. Pendant longtemps, beaucoup de pays africains ont privilégié des projets prestigieux ou très visibles, sans toujours s’interroger sur leur utilité réelle pour les populations. Or, gouverner, c’est avant tout définir des priorités.
Avant de lancer un projet, il faut désormais en mesurer l’impact économique, social et financier. Est-il réellement utile ? Répond-il aux besoins des citoyens ? Générera-t-il des bénéfices durables ? Trop souvent, des États souffrent encore de déficits dans les secteurs essentiels (l’éducation, la santé, l’eau, l’agriculture ou les infrastructures de base) tout en investissant massivement dans des projets dont la rentabilité reste limitée. Ces choix ont largement contribué à l’accumulation d’une dette publique devenue difficile à soutenir.

Lorsque les nouvelles autorités sont arrivées au pouvoir, elles ont choisi de jouer la carte de la transparence. La situation financière du pays a été présentée aux Sénégalais sans dissimulation. Nous avons estimé que le peuple avait le droit de connaître la réalité des finances publiques afin de comprendre les efforts qui seraient nécessaires pour redresser la situation.
Dans cette logique, nous avons entrepris une révision de plusieurs contrats conclus par l’État, notamment dans des secteurs stratégiques comme les infrastructures et les ressources naturelles. L’objectif est simple : garantir que les intérêts du Sénégal soient pleinement préservés.
Je peux en témoigner personnellement. Lorsque j’étais ministre des Infrastructures, j’ai procédé à la renégociation d’un important contrat public. Ce travail a permis à l’État de récupérer près de 25 milliards de francs CFA qui auraient autrement été perdus. Cela démontre qu’une gestion rigoureuse, fondée sur la transparence et la défense de l’intérêt général, peut générer des économies considérables sans créer de nouvelles taxes ni alourdir la charge des citoyens.
Notre conviction est que l’Afrique dispose de toutes les ressources nécessaires pour réussir son développement. Ce qui fera la différence, ce ne sont pas uniquement les richesses naturelles, mais la qualité de la gouvernance, la force des institutions, la transparence dans la gestion des fonds publics et la capacité des dirigeants à placer l’intérêt général au-dessus de toute autre considération. Le débat sur les relations entre l’Afrique et les anciennes puissances coloniales reste très présent.
Quel regard portez-vous sur cet héritage et sur les voies de développement du continent ?
Il faut regarder cette question avec lucidité et sans passion. Oui, la colonisation a laissé un héritage qui continue d’influencer nos économies. La plupart de nos États ont hérité d’un modèle économique fondé sur l’exportation de matières premières brutes. Nous produisons du pétrole, du phosphate, du coton, du cacao ou encore des produits agricoles que nous exportons sans transformation. Ensuite, nous importons des produits manufacturés à des prix beaucoup plus élevés. C’est un schéma qui limite la création de richesse, l’emploi et la valeur ajoutée sur notre propre continent.
Le paradoxe est frappant : pendant que nos ressources quittent l’Afrique, une partie de notre jeunesse emprunte le même chemin, souvent au péril de sa vie, sur des embarcations de fortune. Nos matières premières partent, puis nos jeunes partent à leur tour parce qu’ils ne trouvent pas suffisamment d’opportunités chez eux. Cette situation doit nous interpeller.
Lorsque l’on évoque la colonisation, il faut également reconnaître qu’elle a laissé certaines infrastructures et institutions qui continuent d’être utilisées dans nos pays. Tout n’a pas été entièrement négatif. Mais il faut aussi reconnaître qu’après les indépendances, un autre type de dépendance s’est progressivement installé. Les mécanismes économiques, financiers et commerciaux ont souvent perpétué des rapports déséquilibrés. Nous avons parfois conservé des modèles de pensée et de développement qui ne correspondent plus à nos réalités. C’est une forme de dépendance plus subtile.
Cependant, il serait trop facile de faire porter toute la responsabilité sur les autres. Aujourd’hui, aucun texte n’interdit aux pays africains de changer de cap. Personne ne nous empêche de transformer nos matières premières, de développer nos industries ou de bâtir des chaînes de valeur locales. Cette responsabilité nous appartient avant tout.
C’est pourquoi nous pensons que l’industrialisation doit devenir la priorité du continent. Tant que nous continuerons à exporter des ressources brutes pour importer des produits finis, nous resterons dans une position de faiblesse. Nous devons produire, transformer et consommer davantage ce que nous fabriquons nous-mêmes.
Il est également nécessaire de s’interroger sur les orientations des financements internationaux. Les grandes institutions financières soutiennent souvent des politiques d’ajustement qui privilégient la réduction des dépenses publiques, la suppression des subventions ou la rigueur budgétaire. En revanche, lorsqu’il s’agit de financer de grands projets d’exploitation des ressources naturelles, les financements sont beaucoup plus faciles à obtenir, parfois pour plusieurs décennies. Cette logique mérite d’être interrogée.
L’exemple de certains pays asiatiques montre pourtant qu’une autre voie est possible. La Malaisie, notamment, a fait le choix de poursuivre son propre modèle de développement malgré certaines recommandations extérieures. Ses dirigeants ont privilégié leur vision nationale. Aujourd’hui, ce pays est devenu un partenaire économique important pour de nombreux États africains, alors qu’il y a quelques décennies, nos niveaux de développement étaient comparables. Cela prouve qu’une stratégie cohérente, portée dans la durée, peut transformer une économie.
Au Sénégal, cette réflexion a conduit à l’élaboration de la Vision Sénégal 2050. Cette stratégie repose sur plusieurs piliers : la souveraineté alimentaire, la souveraineté énergétique, la transformation industrielle et la valorisation des ressources nationales. L’objectif est clair : produire davantage sur place, créer plus d’emplois et réduire notre dépendance vis-à-vis des importations.
Nous avons déjà engagé plusieurs réformes dans cette direction. Des efforts sont menés pour mieux valoriser nos ressources minières et renforcer la maîtrise nationale de certains secteurs stratégiques. Nous améliorons également le climat des affaires afin d’attirer davantage d’investissements productifs.

Notre ambition est simple : nous ne voulons plus exporter notre phosphate pour ensuite importer les engrais que nous utilisons dans nos champs. Nous ne voulons plus vendre nos graines d’arachide à l’état brut avant d’importer l’huile produite ailleurs. Nous voulons transformer ces matières premières sur notre territoire afin de créer de la valeur, des emplois et des revenus pour nos populations.
Pour atteindre cet objectif, nous encourageons les partenariats entre les investisseurs internationaux et le secteur privé sénégalais à travers des coentreprises. Ces collaborations doivent permettre le transfert de technologies, le développement des compétences locales et l’émergence d’un tissu industriel national plus solide.
Naturellement, de nombreux chantiers restent ouverts. Les questions liées à la monnaie, à la justice économique, à l’intégration régionale, à la fiscalité ou encore au financement des entreprises devront continuer à être abordées. Les réformes ne se feront pas en un jour.
Mais une conviction guide notre démarche : avant d’accuser les autres, nous devons commencer par balayer devant notre propre porte. L’Afrique possède les ressources naturelles, les compétences humaines et le potentiel nécessaires pour réussir. Ce qui fera la différence, c’est notre capacité à mettre en place des politiques cohérentes, à renforcer nos institutions et à faire des choix courageux, dans l’intérêt de nos peuples.
Pensez-vous que les pays africains disposent aujourd’hui des moyens nécessaires pour défendre leurs intérêts face aux grandes puissances occidentales ?
Il faut d’abord partir d’un constat simple : chaque État défend naturellement ses propres intérêts. Les pays occidentaux élaborent leurs politiques économiques, commerciales ou diplomatiques en fonction de leurs priorités nationales. C’est une démarche parfaitement assumée et il n’y a rien d’anormal à cela. La véritable question est donc de savoir si l’Afrique fait preuve de la même cohérence dans la défense de ses propres intérêts.
À mon sens, c’est là que réside notre principal défi. Nous devons apprendre à définir clairement nos priorités et à parler d’une voix plus forte lorsque nos intérêts sont en jeu. Trop souvent, nous avons tendance à adapter nos politiques aux attentes des autres, alors que nous devrions avant tout construire des stratégies répondant aux besoins de nos populations.
Être outillé pour défendre ses intérêts ne signifie pas entrer dans une logique de confrontation avec qui que ce soit. Il s’agit plutôt d’être capable de négocier d’égal à égal, avec des institutions solides, une vision de long terme et des dirigeants qui placent l’intérêt général au-dessus de toute autre considération.
Regardez le Maroc. Ce pays montre qu’il n’est pas nécessaire de disposer d’immenses richesses naturelles pour bâtir une économie performante. Si l’on met de côté le phosphate, ses ressources minières restent relativement limitées. Pourtant, le pays a réussi à développer une industrie de transformation, un système bancaire solide et des infrastructures modernes. Son réseau ferroviaire, par exemple, est aujourd’hui exploité avec une réelle expertise nationale. Cela prouve que le développement repose avant tout sur une vision stratégique, de la constance dans l’action et des politiques publiques pensées sur le long terme.
L’enseignement est clair : la souveraineté économique ne se construit pas uniquement grâce aux ressources du sous-sol, mais grâce à la capacité d’un État à investir dans ses institutions, ses compétences, son industrie et ses infrastructures. Pour les pays africains, le véritable défi est donc de transformer leurs richesses en valeur ajoutée et de bâtir un modèle de développement fondé sur une vision durable plutôt que sur l’exploitation brute des ressources.
L’Afrique dispose pourtant d’atouts considérables. Elle possède une population jeune, d’immenses ressources naturelles, un marché en pleine expansion et un potentiel d’innovation reconnu. Si ces atouts sont mieux valorisés, le continent pourra peser davantage dans les grandes négociations internationales, qu’elles concernent le commerce, le climat, les ressources stratégiques ou les investissements.
Mais cela suppose également une plus grande intégration entre les pays africains. Individuellement, nos États disposent parfois d’une marge de manœuvre limitée. Ensemble, ils représentent un marché de plus d’un milliard d’habitants et une force économique qui peut difficilement être ignorée. C’est pourquoi le renforcement des organisations régionales et continentales constitue un enjeu stratégique.
Au fond, le véritable choix qui s’offre à nous est assez simple. Continuons-nous à orienter nos politiques principalement en fonction des intérêts des autres, ou décidons-nous enfin de bâtir un modèle de développement centré sur les intérêts de l’Afrique et de ses peuples ? C’est cette réflexion qui doit guider nos décisions. Les partenariats internationaux sont indispensables, mais ils doivent être construits sur la base du respect mutuel et d’un équilibre des intérêts. L’Afrique ne doit plus seulement accompagner les stratégies des autres ; elle doit définir les siennes et les défendre avec confiance et responsabilité.
Le Sénégal semble vouloir redéfinir sa relation avec les institutions financières internationales, notamment le Fonds monétaire international (FMI). Quelle est votre approche ?
Notre ambition est avant tout de renforcer la souveraineté économique du Sénégal. Depuis près de deux ans, notre pays mène ses politiques publiques sans programme actif avec le Fonds monétaire international. Ce choix correspond à la vision portée par les nouvelles autorités : construire un modèle de développement fondé d’abord sur nos propres priorités et nos propres capacités.
Cela ne signifie pas que nous refusons le dialogue avec les partenaires internationaux. Le Sénégal reste ouvert à la coopération avec toutes les institutions financières et tous les investisseurs qui respectent nos choix stratégiques. En revanche, nous souhaitons que les grandes orientations économiques du pays soient définies avant tout par les Sénégalais eux-mêmes, dans l’intérêt exclusif de notre population.
Nous avons élaboré notre propre plan de gestion économique, avec une feuille de route claire. Qu’il y ait un accompagnement du FMI ou non, les réformes engagées continueront d’être mises en œuvre. Notre priorité est d’assurer la stabilité macroéconomique tout en préservant notre capacité à décider librement des politiques qui répondent aux besoins du pays.
Parmi les objectifs majeurs figure la lutte contre l’inflation, qui affecte directement le pouvoir d’achat des ménages. La maîtrise des prix constitue une priorité, car elle conditionne le bien-être des populations, la compétitivité de l’économie et la confiance des investisseurs. Les efforts engagés visent donc à assainir les finances publiques, à améliorer la gouvernance et à favoriser une croissance plus inclusive.
Nous avons également décidé de renforcer le contrôle démocratique sur les engagements financiers de l’État. Désormais, les contrats d’une importance stratégique ne pourront plus être conclus sans un examen par l’Assemblée nationale. Cette exigence traduit notre volonté d’accroître la transparence dans la gestion des ressources publiques et de garantir que les décisions majeures soient prises dans le respect des institutions.
Le Parlement doit pleinement exercer sa mission de contrôle. Les représentants du peuple doivent pouvoir examiner les grands contrats, évaluer leur impact économique et vérifier qu’ils servent effectivement l’intérêt national. C’est une garantie supplémentaire contre les dérives, les engagements excessifs ou les décisions prises sans débat public.
Notre conviction est que le développement durable repose sur des institutions fortes, une gouvernance transparente et une responsabilité partagée. En renforçant le rôle du Parlement et en assumant nos choix économiques, nous voulons bâtir un modèle plus résilient, fondé sur la confiance des citoyens et la défense de notre souveraineté. Ce n’est pas une démarche de rupture avec nos partenaires, mais la volonté d’établir des relations équilibrées, dans lesquelles le Sénégal reste maître de ses décisions et de son avenir.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’état de l’intégration africaine ?
L’intégration africaine a incontestablement progressé, mais elle avance de manière irrégulière. J’aime dire que nous faisons un pas en avant d’en faire parfois deux en arrière. C’est le paradoxe auquel nous sommes confrontés. Des acquis existent, personne ne peut les nier, notamment au niveau des communautés économiques régionales. En revanche, lorsque l’on observe l’Union africaine dans son ensemble, on constate qu’elle n’a pas encore atteint le niveau d’efficacité auquel les peuples africains aspirent.
Les organisations sous régionales ont souvent obtenu des résultats plus tangibles que les structures continentales. C’est là que se trouvent aujourd’hui les expériences les plus concrètes d’intégration.
Quels sont, selon vous, les exemples les plus aboutis ?
La CEDEAO demeure une référence sur plusieurs aspects. Elle a réussi à mettre en place des mécanismes importants, notamment en matière de libre circulation des personnes, des biens et des services. Le passeport communautaire constitue également une avancée majeure. Ces réalisations montrent que l’intégration n’est pas une utopie mais une réalité lorsqu’il existe une volonté politique.
Bien entendu, tout n’est pas parfait. Les difficultés demeurent nombreuses, mais il serait injuste de ne retenir que les insuffisances. Plusieurs outils fonctionnent et facilitent la vie quotidienne des citoyens ouest-africains.
Pourquoi ces progrès semblent-ils aujourd’hui ralentir ?
Le principal obstacle reste la gouvernance. Nos institutions souffrent d’un déficit d’amélioration continue. Nous avons tendance à gérer les crises au lieu de les anticiper. La prospective n’occupe pas encore la place qu’elle mérite dans nos politiques publiques.
Une institution moderne doit constamment s’adapter aux nouveaux défis économiques, sécuritaires, technologiques, climatiques ou démographiques. Or, trop souvent, nous attendons que les difficultés apparaissent avant d’engager des réformes. Cette absence d’anticipation finit par fragiliser l’ensemble du processus d’intégration.
Par ailleurs, les parlements régionaux ne jouent pas encore pleinement leur rôle de contrôle démocratique, d’évaluation des politiques communautaires et de représentation des peuples.
Vous évoquez régulièrement la nécessité de réformer la CEDEAO. Pourquoi ?
Parce que je pense que la CEDEAO doit évoluer vers une véritable CEDEAO des peuples plutôt qu’une CEDEAO perçue comme étant avant tout celle des chefs d’État qui protègent d’autres chefs d’Etat. Une organisation régionale ne peut durablement gagner la confiance des citoyens si elle apparaît principalement comme un mécanisme de protection des dirigeants.
Les peuples doivent se reconnaître dans leurs institutions communautaires. Ils doivent avoir le sentiment que celles-ci défendent leurs intérêts, leurs libertés, leurs aspirations et leur développement.
Lorsque cette confiance disparaît, certains États finissent par remettre en question leur appartenance à l’organisation. Nous l’avons vu avec les pays de l’Alliance des États du Sahel. Demain, d’autres pourraient être tentés de suivre le même chemin si les réformes tardent.
À chaque départ, c’est plusieurs années d’efforts qui sont remises en cause. Nous risquons alors de revenir dix ou vingt ans en arrière avant de devoir reconstruire ce qui avait déjà été laborieusement mis en place.
Comment renforcer durablement l’intégration africaine ?
La première condition est d’améliorer la gouvernance de nos institutions sous régionales. Si les communautés économiques régionales deviennent plus efficaces, plus transparentes et plus proches des citoyens, il sera beaucoup plus facile de réussir ensuite la jonction avec l’Union africaine.
L’intégration continentale ne peut être solide que si ses fondations régionales le sont également.
Mais il faut aussi reconnaître une réalité essentielle : les peuples africains sont déjà largement intégrés. Les commerçants traversent quotidiennement les frontières. Les familles vivent de part et d’autre des limites administratives. Les échanges économiques, culturels et sociaux existent depuis longtemps. Les langues circulent, les marchés fonctionnent, les solidarités se construisent naturellement.
Le véritable retard ne vient donc pas des populations. Il vient des États et parfois de leurs administrations, qui peinent encore à harmoniser leurs politiques et leurs réglementations.
Les réformes concernent-elles également les organisations parlementaires ?
Absolument. Je pense notamment à l’Assemblée parlementaire de la Francophonie. Aujourd’hui, l’APF fonctionne comme une association de droit français. À mon sens, ce statut atteint ses limites.
Je proposerai un amendement lors de la prochaine Assemblée générale afin que l’APF évolue vers une véritable organisation internationale.
Ce changement serait loin d’être symbolique. Il permettrait notamment la mise en place d’un secrétariat général élu selon un principe de rotation, la conclusion d’un accord de siège et la reconnaissance d’un statut pleinement international.
Une telle évolution garantirait une plus grande neutralité institutionnelle. L’APF n’appartiendrait plus à un État particulier mais à l’ensemble de ses membres. Son indépendance, sa légitimité et sa capacité d’influence s’en trouveraient renforcées.
Le besoin de réforme dépasse-t-il le cadre de l’APF ?
Très largement. Les chantiers sont nombreux. Le Parlement panafricain doit poursuivre sa modernisation afin de renforcer son rôle politique et sa capacité d’influence sur les décisions continentales. Les communautés économiques régionales doivent également revoir leurs mécanismes de gouvernance, améliorer leur efficacité et renforcer leur proximité avec les citoyens.
Nous devons construire des institutions capables de répondre aux attentes des nouvelles générations, d’accompagner les mutations économiques et de défendre plus efficacement les intérêts du continent.
L’intégration africaine ne peut pl
APF à Yaoundé : les faits et l’effet Sénégal
Les résolutions finiront dans les archives. Les discours s’effaceront avec le temps. Mais de cette 51e session de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF), organisée du 7 au 12 juillet à Yaoundé, un fait politique restera : le Sénégal a monopolisé une bonne partie de l’attention.
Dans cette grand-messe des parlementaires francophones, où se sont succédé séances plénières, commissions, ateliers de réflexion et partages d’expériences, une délégation a concentré les regards. Non par le hasard du protocole, mais parce que le Sénégal est aujourd’hui observé comme un laboratoire politique en Afrique de l’Ouest. Son alternance, les réformes engagées et la redéfinition du rôle du Parlement alimentent les débats bien au-delà de ses frontières.
Au cœur de cet intérêt se trouvait El Malick Ndiaye. L’ancien président de l’Assemblée nationale du Sénégal n’était pas simplement un participant parmi d’autres. Son arrivée a suscité une curiosité rarement observée dans ce type de rendez-vous. Les journalistes voulaient l’interroger. Les parlementaires souhaitaient échanger avec lui. Beaucoup cherchaient à comprendre ce que représente désormais l’expérience sénégalaise.
Car l’homme est devenu davantage qu’un responsable politique. Il incarne une génération arrivée au pouvoir avec la promesse de rompre avec les pratiques anciennes et de redonner au Parlement une place centrale dans le fonctionnement démocratique. Dans une Francophonie où plusieurs États sont confrontés à des crises institutionnelles ou à une défiance croissante envers les élus, cette trajectoire intrigue autant qu’elle inspire.
À Yaoundé, les séances de brainstorming ont ainsi souvent dépassé les thèmes officiels. Derrière les discussions sur le multilatéralisme, la gouvernance ou les défis climatiques, une question revenait en filigrane : le Parlement peut-il redevenir le cœur battant de la démocratie africaine ?
Le Sénégal n’a évidemment pas apporté toutes les réponses. Mais il a offert un sujet de réflexion à une communauté parlementaire en quête de nouveaux repères. C’est peut-être là le principal enseignement de cette rencontre : parfois, l’événement ne se résume pas aux textes adoptés, mais à la dynamique qu’incarne une délégation. À Yaoundé, cette dynamique avait un accent sénégalais.
Propos recueillis par JRMA



