LAWANAT DE DOGBA : le trône offert à un fils de 16 ans
À Maroua comme à Dogba, une même dynastie règne désormais sur deux trônes. Le 7 juillet 2026, dans le Diamaré, une élection à la chefferie de deuxième degré s’est achevée dans la controverse : cinq candidats malheureux, une liste électorale contestée, un désistement suspect à l’aube du scrutin, et un vainqueur à peine sorti de l’adolescence.

De Kousseri à Yaoundé, cette succession interroge la vitalité démocratique de nos chefferies traditionnelles, ces institutions que le Cameroun, mosaïque de peuples et de cultures, s’est toujours efforcé de préserver comme patrimoine commun. Le préfet du Diamaré a présidé, le 7 juillet 2026, deux cérémonies d’intronisation de chefs de deuxième degré : celle du canton de Kodek, sans remous, et celle du canton de Dogba dans la commune de Maroua 2e, qui a viré à la polémique. Yérima Damraka, agé de 16 ans, fils du lamido actuel de Maroua, Abdoulaye Yérima Bakari, en est sorti vainqueur. « Nous ne remettons pas en cause sa filiation ni son droit à être candidat. Ce que nous voulons, c’est que toutes les règles aient été respectées », affirme l’un des candidats malheureux. Il indique préparer une saisine du parquet afin de contester la régularité du scrutin. Selon lui, la liste des grands électeurs n’aurait pas été communiquée aux différents candidats avant le vote.
D’autres candidats évoquent également un climat d’incompréhension. Parmi eux figuraient plusieurs fils de feu Yérima Bakari, premier chef de canton de Dogba. Selon des témoignages recueillis sur place, le retrait de l’un des prétendants quelques heures avant l’ouverture du scrutin a surpris une partie des électeurs. Plusieurs habitants y voient un épisode ayant alimenté les spéculations, sans qu’aucune preuve ne permette, à ce stade, d’établir l’existence d’un accord préalable. L’annonce des résultats a également donné lieu à une scène de forte émotion. Des témoins rapportent que l’un des candidats aurait perdu connaissance après la proclamation du vainqueur, illustrant la tension qui entourait cette succession.
Au-delà du cas de Dogba, cette succession relance le débat sur la place des grandes familles régnantes dans les chefferies traditionnelles camerounaises. Le père du nouveau chef, Abdoulaye Yérima Bakari, occupe déjà le trône du lamidat de Maroua. Il avait auparavant dirigé la chefferie de Dogba avant son accession à la tête du lamidat. Cette continuité familiale nourrit aujourd’hui les interrogations d’une partie de la population sur l’équilibre entre héritage coutumier et mécanismes électifs prévus par la réglementation.
Ce dénouement s’inscrit dans une trajectoire patiemment construite. Abdoulaye Yérima Bakari, actuel lamido de Maroua, avait lui-même conquis la chefferie de Dogba après la mort de son père en 1996, contre toute attente, puisque celui-ci avait publiquement désigné son fils aîné Hama Yaya comme successeur et fait jurer notables et djaoro pour garantir cette transmission. Trente ans plus tard, c’est au tour du fils cadet d’Abdoulaye de s’installer sur ce même trône de Dogba, pendant que le père siège à Maroua.
Homme d’affaires devenu maire de Maroua 2e puis lamido, membre du comité central du RDPC depuis 2025 et vice-président de l’association des chefs traditionnels du Cameroun, Abdoulaye Yérima Bakari est décrit par ses proches comme un stratège patient, ayant su, selon plusieurs témoignages locaux, s’assurer très tôt les soutiens administratifs nécessaires à son ascension.
Reste une question de fond, que la classe politique et les autorités administratives ne pourront longtemps éluder : au pays des mille chefferies, où chaque communauté Peule, Guiziga, Molkou et Bokou puise sa fierté dans ses propres institutions coutumières, jusqu’où la transmission héréditaire du pouvoir traditionnel peut-elle s’affranchir des règles électorales censées l’encadrer ?
Tom.



