CEMAC : l’heure de l’airbag financier

Et si la prochaine révolution de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) n’était ni monétaire, ni bancaire, mais préventive ?

Alors que la sous-région reste vulnérable aux soubresauts de l’économie mondiale, deux économistes proposent de doter la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) d’un véritable « airbag » financier destiné à protéger les six États membres contre les chocs externes.
Présentée le 10 juillet 2026 à Abidjan, à l’occasion de la Conférence économique africaine, l’étude est signée par Arnold Foko Kengne, de l’Université de Dschang, et Fabrice Ewolo Bitoto, de l’Université de Johannesburg. Les deux chercheurs recommandent la création d’une facilité régionale d’urgence comprise entre 1 700 et 2 300 milliards de FCFA, soit environ 3 à 4 milliards de dollars, destinée à renforcer la capacité d’intervention de la BEAC en cas de crise majeure.
L’idée s’inscrit dans une logique simple : constituer une réserve financière régionale mobilisable rapidement lorsque surviennent des événements exceptionnels susceptibles d’ébranler les équilibres économiques de la CEMAC. Les guerres, les tensions commerciales, les ruptures des chaînes logistiques ou encore les effondrements des cours des matières premières constituent désormais des risques permanents pour une région dont plusieurs économies demeurent fortement dépendantes des exportations pétrolières.
Tirer les leçons des crises successives
Les chercheurs s’appuient sur les enseignements des dernières années. La pandémie de Covid-19, suivie de la guerre en Ukraine, a révélé les limites de la capacité de réaction des États de la sous-région. Entre 2020 et 2023, les réserves de change se sont fortement contractées sous l’effet conjugué de la baisse des recettes pétrolières, de l’explosion des coûts des importations alimentaires et de la hausse des dépenses publiques.
Plusieurs pays de la CEMAC ont alors dû solliciter l’assistance financière du Fonds monétaire international (FMI), au prix de programmes de réformes parfois difficiles à mettre en œuvre.
Pour Arnold Foko Kengne et Fabrice Ewolo Bitoto, un mécanisme régional de stabilisation permettrait de réduire cette dépendance vis-à-vis des financements extérieurs tout en donnant à la BEAC des marges de manœuvre supplémentaires pour préserver la stabilité macroéconomique de la zone.
Le montant proposé n’a rien d’arbitraire. Selon leurs travaux, une enveloppe de l’ordre de quatre milliards de dollars offrirait un niveau de protection suffisant pour absorber des chocs temporaires sans remettre en cause la parité fixe entre le franc CFA et l’euro ni compromettre le niveau des réserves de change.
Une assurance collective pour les six États
Le dispositif fonctionnerait selon un principe contra-cyclique. Pendant les périodes de forte croissance ou lorsque les cours des matières premières sont favorables, chaque État contribuerait au fonds en fonction de ses recettes d’exportation. En cas de crise, les pays touchés pourraient accéder aux ressources selon des critères strictement définis et sous le contrôle d’une gouvernance régionale.
Cette logique de mutualisation des risques s’inspire de mécanismes déjà expérimentés dans d’autres unions monétaires, notamment l’Initiative multilatérale de Chiang Mai en Asie, créée après la crise financière asiatique pour renforcer la solidarité entre banques centrales.
Pour les auteurs, la CEMAC dispose aujourd’hui d’une monnaie commune mais reste insuffisamment équipée pour faire face collectivement aux crises économiques. Le fonds d’urgence constituerait ainsi un complément à la politique monétaire menée par la BEAC, sans se substituer aux instruments du FMI.
Un défi politique autant que financier
La création d’un tel mécanisme suppose toutefois un consensus politique rarement atteint au sein de la CEMAC. Les pays producteurs de pétrole, au premier rang desquels le Gabon, le Congo et la Guinée équatoriale, seraient naturellement appelés à apporter les contributions les plus importantes.
À l’inverse, des économies plus fragiles comme la République centrafricaine ou le Tchad seraient susceptibles de solliciter davantage le fonds en période de crise. Cette redistribution implicite pourrait raviver les débats sur la solidarité régionale et sur le partage des efforts financiers.
Au-delà de la question des contributions, celle de la gouvernance sera déterminante. Confier la gestion du fonds à la BEAC apparaît comme l’option la plus crédible. Mais cette responsabilité exigerait des règles de décaissement transparentes, un contrôle indépendant et des mécanismes rigoureux de surveillance afin de préserver la confiance des États membres comme des partenaires internationaux.
Une réflexion qui dépasse la seule politique monétaire
Cette proposition intervient alors que la CEMAC poursuit ses réflexions sur l’avenir de son architecture financière et sur l’évolution de la coopération monétaire régionale. Dans un contexte marqué par l’accumulation des risques géopolitiques, le débat ne porte plus seulement sur la défense du franc CFA ou sur le niveau des réserves de change. Il concerne désormais la capacité de l’Afrique centrale à anticiper les crises plutôt qu’à les subir.
L’étude d’Arnold Foko Kengne et de Fabrice Ewolo Bitoto ouvre ainsi une piste de réflexion qui pourrait rapidement trouver un écho auprès des ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales. À l’heure où les chocs extérieurs deviennent plus fréquents et plus imprévisibles, la constitution d’un « airbag » financier régional apparaît moins comme une innovation théorique que comme un investissement dans la stabilité économique de toute la CEMAC.
Jean -René Meva’a Amougou



