Projets publics : le tamis de la maturation se resserre
Fini les projets couchés sur le papier avant d’être pensés sur le terrain : le Cameroun veut désormais faire de la maturation le sas obligatoire entre l’idée, le budget et le chantier.

Il y a ceux qui coûtent cher, ceux qui prennent du retard et ceux qui, une fois livrés, ne produisent pas les effets promis. Dans le petit théâtre de l’investissement public camerounais, la facture n’est pas toujours proportionnelle au résultat. Le gouvernement veut désormais changer le scénario : avant de dépenser, il faudra mieux penser.
Le 5 août 2026 à Yaoundé, Paul Tasong, ministre délégué auprès du ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, a présidé la 5ᵉ session inaugurale du Comité national de maturation des projets et programmes d’investissement public (CNMP). Une instance appelée à devenir le filtre de qualité des projets destinés au Budget d’investissement public (BIP).
Concrètement…
Le principe est désormais connu : un projet ne devrait plus être retenu parce qu’il est simplement inscrit dans les priorités d’une administration. Il doit être techniquement préparé, financièrement soutenable, socio-économiquement pertinent et suffisamment documenté. Le décret de juin 2025 renforce d’ailleurs ce dispositif en faisant de l’administration chargée des investissements publics la garante de la qualité des projets inscrits au budget et en permettant le recours à la contre-expertise.
Analyses
Pour l’économiste Dieudonné Essomba, l’enjeu dépasse la seule procédure administrative : la vraie question est celle de l’efficacité de la dépense publique. Dans son approche de l’économie camerounaise, l’investissement n’a de sens que s’il contribue effectivement à la transformation de l’économie et à la création de valeur. Autrement dit, un ouvrage public ne devrait pas être évalué seulement à son montant ou à son taux d’exécution, mais à ce qu’il apporte réellement à l’activité économique.
Cette exigence trouve un écho particulier dans les constats du terrain. Le MINEPAT reconnaît lui-même que l’insuffisance de maturation a déjà figuré parmi les obstacles à l’exécution du BIP. En 2024, le suivi officiel faisait notamment état de projets insuffisamment maturés parmi les facteurs ayant freiné leur réalisation.
Du côté de la commande publique, l’analyse de Nathalie Mpondo invite à ne pas dissocier la maturation du reste de la chaîne. Un projet mal préparé peut en effet contaminer la procédure de passation : spécifications imprécises, estimations fragiles, difficultés d’exécution, avenants et retards peuvent alors transformer un investissement théoriquement rentable en chantier à rallonge. La qualité de l’étude initiale devient ainsi une première garantie de la qualité de la commande publique.
Une source interne au MINEPAT, s’exprimant sous couvert d’anonymat, résume l’enjeu autrement : le véritable défi sera désormais de faire respecter les critères de maturité avant l’inscription budgétaire, et non de chercher à régulariser les insuffisances une fois le projet lancé. « C’est là que se situe le cœur de la réforme. Car la maturation ne doit pas devenir une nouvelle couche de paperasse administrative. Elle doit empêcher qu’un projet mal ficelé ne devienne, quelques mois plus tard, un problème budgétaire, technique ou politique », explique notre interlocuteur.
Le changement de philosophie est donc important : ne plus confondre dépense et investissement. Dépenser un milliard de FCFA n’est pas nécessairement investir un milliard. L’investissement suppose un retour, économique, social ou territorial.
La doctrine du MINEPAT entend ainsi privilégier l’impact plutôt que le simple volume des crédits consommés. Cette logique rejoint le manuel de sélection des projets du ministère, qui prévoit notamment l’examen de la maturation, l’analyse multicritère et la priorisation des projets.
Reste maintenant l’épreuve du réel. Les meilleurs critères ne serviront à rien si les administrations continuent de faire pression pour inscrire des projets insuffisamment préparés, si les études restent de pure formalité ou si les maîtres d’ouvrage échappent à la responsabilité de leurs défaillances.
Le Cameroun n’a donc pas seulement besoin de projets « mûrs ». Il a besoin d’une véritable culture de la responsabilité publique.
Car au bout de la chaîne, le citoyen ne demande pas combien de dossiers ont été validés par un comité. Il regarde si la route est praticable, si l’hôpital fonctionne, si l’école est achevée et si l’investissement produit effectivement de l’activité.
Rémy Biniou



