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Le monde change de patron

Il y a des basculements qui ne font pas de bruit. Pas de chars dans les rues, pas de rideau de fer qui tombe, pas de discours historique depuis un balcon.

Dans une tribune publiée aux Éditions Somme toute/Le Devoir, le 18 août dernier, deux analystes en relations internationales (Malik M’Silti et Nabil Jaafari) estiment que le décor mondial est en train de changer. Lentement, sûrement, brutalement même. Selon les deux analystes, le Sud global avance. Et l’Occident, longtemps habitué à distribuer les cartes, découvre qu’il n’est plus seul autour de la table.

Près de 85 % de l’humanité se trouve désormais dans cette vaste constellation de pays que l’on appelle, faute de mieux, le « Sud global ». Une expression imparfaite, contestée, parfois fourre-tout. Mais derrière le concept, une réalité s’impose : des États longtemps cantonnés au rôle de spectateurs veulent désormais peser sur le scénario. Le vieux monde n’est donc peut-être pas en train de mourir. Il est surtout en train de perdre son exclusivité.

À en croire Malik M’Silti et Nabil Jaafari, pendant des décennies, l’Occident a vécu avec une confortable illusion : celle d’un monde organisé selon ses règles, ses institutions, ses monnaies, ses normes et, parfois, ses injonctions. Après la chute de l’URSS, certains avaient même prophétisé la fin de l’Histoire. Comme si le marché, la démocratie libérale et la puissance occidentale avaient remporté la partie pour l’éternité.

L’Histoire n’a pas pris sa retraite. Elle a simplement changé de continent. La Chine est passée de 3,54 % du PIB mondial en 2000 à près de 17 % en 2025. L’Inde se rapproche du podium des grandes puissances économiques. L’Asie du Sud-Est affiche une croissance qui fait pâlir une Europe vieillissante. Et surtout, le commerce Sud-Sud a explosé. Le monde ne se contente plus de regarder vers Washington, Bruxelles ou Paris pour savoir avec qui commercer, investir, négocier ou construire. Pékin, New Delhi, Ankara, Brasilia, Riyad et bien d’autres capitales proposent désormais leurs propres itinéraires. C’est là que réside le véritable séisme. Le Sud global ne cherche pas nécessairement à remplacer une domination par une autre. Il réclame surtout le droit de choisir. Choisir ses partenaires. Diversifier ses financements. Multiplier ses alliances. Refuser qu’un camp soit automatiquement imposé.

Les BRICS+ incarnent cette nouvelle grammaire. Ils ne constituent ni une OTAN inversée ni une Internationale anti-occidentale. Leur force tient précisément à leur souplesse. Des pays aux intérêts divergents s’y retrouvent autour d’une idée simple : il est possible de coopérer sans demander la permission à l’ancien centre du monde.

Et c’est peut-être cela qui inquiète le plus. Car le véritable danger pour l’ordre ancien n’est pas l’apparition d’un nouvel empire. C’est la disparition progressive du monopole. Quand les financements se diversifient, quand les échanges se déplacent, quand les banques multilatérales se multiplient, quand les puissances militaires émergentes renforcent leurs arsenaux et quand les capitales du Sud ouvrent davantage d’ambassades que certaines puissances occidentales, le centre de gravité se déplace.

L’Afrique, dans cette recomposition, occupe une place particulière. Longtemps considérée comme un terrain d’influence, elle devient progressivement un espace de compétition entre partenaires multiples. Chinois, Russes, Turcs, Indiens, Européens, Américains et acteurs du Golfe y avancent leurs pions. Aux dirigeants africains de comprendre que la diversification n’est pas une fin en soi : elle ne vaut que si elle produit davantage de souveraineté, d’emplois, d’industrialisation et de valeur ajoutée locale.

Car attention au romantisme facile. Le Sud global n’est ni une famille heureuse ni un bloc uni. Ses contradictions sont nombreuses. Pékin et New Delhi ne partagent pas toujours les mêmes intérêts. Les ambitions de Moscou ne recouvrent pas celles de Brasilia. Les puissances du Golfe ont leurs propres agendas. Et nombre de pays du Sud restent économiquement dépendants de puissances qu’ils dénoncent parfois politiquement. Le nouveau monde n’est donc pas encore né. Mais l’ancien n’est déjà plus ce qu’il était.

Voilà le paradoxe : le monde ne bascule pas forcément de l’Occident vers un nouvel hégémon. Il bascule vers davantage de négociation, de concurrence, de marchandage et de multi-alignement. Autrement dit, le temps où une poignée de capitales pouvait écrire les règles pendant que le reste du monde les appliquait touche à sa fin. Le Sud global ne frappe pas nécessairement à la porte. Il est déjà dans la pièce. Et désormais, il entend parler.

Jean-René Meva’a Amougou

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