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Cameroun-GAFI : chacun surveille son surveillant

Entre réformes affichées et soupçons persistants, Yaoundé et le GAFI se regardent en chiens de faïence.

Louis Paul Motaze, dans le nouveau siège de l’ ANIF à Yaoundé

Entre le Cameroun et le Groupe d’Action Financière (GAFI), les relations ressemblent de plus en plus à un dîner où chacun tient fermement sa fourchette, mais garde un œil sur l’assiette du voisin. Depuis que Yaoundé a pris, en juin 2023, un engagement politique de haut niveau pour corriger les failles de son dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, les deux partenaires jouent une étrange partie de cache-cache institutionnel. Sauf qu’ici, personne ne se cache vraiment. Le GAFI surveille, évalue, relève les progrès et rappelle les insuffisances. Le Cameroun, lui, réforme, réorganise, promet, transmet des renseignements financiers et tente de convaincre que la maison est désormais mieux rangée. Mais le verdict demeure : en juin 2026, le pays figure toujours sur la liste des juridictions soumises à surveillance renforcée, autrement appelée « liste grise ». Une situation qui n’est ni une condamnation pénale ni une catastrophe financière automatique, mais qui ressemble tout de même à un gros post-it international collé sur le dossier camerounais : « À surveiller ».

Motaze sonne la relève
C’est dans ce décor que Louis Paul Motaze est venu, le 2 septembre, prendre le pouls de l’Agence nationale d’investigation financière (ANIF), désormais installée dans de nouveaux locaux à Yaoundé. Le ministre des Finances ne venait pas inaugurer une simple adresse administrative : il venait rappeler à cette structure chargée du renseignement financier qu’elle constitue l’une des pièces maîtresses du dispositif national de sécurité financière. Une visite de tutelle, donc, mais aussi un signal. Car dans la partie qui oppose (ou plutôt qui met face à face) Yaoundé et les gendarmes internationaux de la finance, l’ANIF occupe une position particulièrement exposée. C’est elle qui collecte, analyse et transmet les informations susceptibles d’intéresser les autorités compétentes. Autant dire que ses performances ne sont pas seulement scrutées depuis les bureaux climatisés de la capitale camerounaise. Elles le sont également à l’extérieur. Le GAFI observe notamment les progrès réalisés en matière de renseignement financier. Bref, l’ANIF travaille, le GAFI regarde le travail, et le Cameroun regarde si le GAFI regarde correctement.

Les bonnes notes, les zones grises
La relation est d’autant plus tumultueuse que le Cameroun ne part pas d’une feuille blanche. L’évaluation mutuelle de 2022 avait mis en évidence de sérieuses faiblesses dans le dispositif national de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Depuis, Yaoundé a engagé une longue opération de rattrapage, et il y a du mieux. Le Cameroun a progressé sur plusieurs recommandations et renforcé son arsenal juridique et institutionnel. Voilà pour le verre à moitié plein. Pour le verre à moitié vide, le GAFI rappelle que plusieurs déficiences stratégiques subsistent. Il réclame notamment une supervision davantage fondée sur les risques, un meilleur échange d’informations, une politique plus efficace de saisie et de confiscation des avoirs criminels et une application effective des sanctions financières ciblées. Autrement dit : les devoirs ont été rendus, certaines copies sont excellentes, mais le professeur n’a pas encore rangé son stylo rouge. À Yaoundé, on aimerait évidemment que le bulletin affiche enfin la mention « peut mieux faire » devenue « très bien ». Le GAFI, lui, semble préférer attendre les résultats avant de sortir les félicitations.

« Espions »
Voilà pourquoi, derrière les communiqués, les réunions techniques et les visites officielles, Yaoundé et le GAFI semblent désormais s’épier en permanence. Le Cameroun surveille ses indicateurs, accélère ses réformes et guette le prochain bulletin international. Le GAFI, lui, observe les actes davantage que les discours. Il ne demande pas seulement si les textes existent, mais s’ils produisent des résultats sonnants et trébuchants : enquêtes, poursuites, confiscations, coopération internationale, circulation du renseignement financier. C’est toute l’ambiguïté de cette relation en chiens de faïence : chacun affirme vouloir sortir rapidement de cette zone grise, mais chacun sait que l’autre possède le pouvoir de faire durer le suspense. Dans ce ballet, les nouveaux locaux de l’ANIF ne sont donc pas qu’une question de murs et de bureaux. Ils incarnent une bataille beaucoup plus vaste : celle de la crédibilité financière du Cameroun. Et, dans cette affaire, le GAFI n’a manifestement aucune intention de détourner les yeux. Pas plus que Yaoundé n’entend baisser les siens. Le face-à-face continue donc, avec cette curieuse règle diplomatique : sourire devant les caméras, surveiller derrière les rideaux.

Jean-René Meva’a Amougou

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