L’amour vrai ose interpeller celui qui s’égare

En ce 23e dimanche du temps ordinaire (année A), l’apôtre Paul affirme, dans la deuxième lecture, que « celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi ».

Il a raison, car au soir de notre vie, il ne nous sera pas demandé si nous étions clercs ou laïcs, mariés ou célibataires, chrétiens, musulmans ou bouddhistes, croyants ou athées, riches ou pauvres, diplômés ou non, célèbres ou inconnus. La question fondamentale sera beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeante : as-tu aimé ? Autrement dit, c’est l’amour de nos frères et de nos sœurs qui révélera finalement la vérité de notre vie.
Mais l’amour dont parle l’Évangile n’est pas un sentiment vague qui consisterait à vouloir le bien de l’autre tout en restant indifférent à ses comportements. Il peut aussi prendre la forme exigeante de la correction fraternelle. Jésus nous demande de ne pas fermer les yeux lorsque notre frère s’égare, mais d’avoir le courage de lui parler. Celui qui aime véritablement ne se contente donc pas de se taire pour éviter les problèmes. Il trouve le courage d’interpeller celui qui fait fausse route.
C’est précisément le rôle du guetteur dans la première lecture. Le Seigneur dit à Ézéchiel : « Si je dis au méchant : “Tu vas mourir”, et que tu ne l’avertisses pas, je te demanderai compte de son sang. » Le guetteur doit sonner du cor lorsqu’il aperçoit un danger. Sa responsabilité est d’avertir ceux qui risquent de périr. Cette image nous concerne tous. Chacun de nous devrait être un guetteur pour les autres. Nous pouvons nous tromper, nous égarer, commettre des fautes, car nul n’est infaillible. Mais précisément parce que nous sommes fragiles, nous avons besoin de frères et de sœurs capables de nous dire : « Attention, tu prends un mauvais chemin. »
Ne rien dire à celui qui se trompe n’est donc pas toujours une preuve de bonté. Parfois, le silence est même une forme d’indifférence. Les parents qui ne corrigent jamais leurs enfants lorsqu’ils mentent, volent, deviennent violents ou refusent tout effort ne leur rendent pas service. Ils risquent, au contraire, de les enfermer dans des comportements qui finiront par leur nuire ainsi qu’à leur entourage. Aimer, c’est aussi savoir dire non, poser des limites, accepter de déplaire et prendre le risque de parler lorsque le silence serait une faute.
Mais Jésus nous enseigne également comment corriger. Pour lui, la première démarche doit être discrète : « Va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. » Lorsqu’un frère a péché contre nous ou s’est égaré, notre premier réflexe est souvent de raconter ce qu’il a fait, de chercher des alliés et parfois même de transformer sa faute en sujet de conversation. Jésus nous demande exactement l’inverse : commencer par rencontrer celui qui a fauté et lui parler directement.
«La parole prophétique n’est pas une parole clandestine lorsqu’elle concerne le bien commun. Elle doit pouvoir être entendue et vérifiée par tous.»
Et si cette première démarche échoue ? Jésus propose alors de prendre avec soi deux ou trois personnes. Si le frère refuse encore d’écouter, il faut en parler à la communauté. Et même lorsqu’il refuse d’entendre l’Église, Jésus ne nous invite pas à le haïr. « Considère-le comme un païen et un publicain », dit-il. Or Jésus lui-même n’a jamais cessé d’aimer les publicains. Il a appelé Matthieu à le suivre et s’est rendu chez Zachée. Il ne s’agit donc pas de couper définitivement les ponts, mais de continuer à respecter l’autre, à prier pour lui et à espérer sa conversion. Voilà peut-être le plus grand défi de cet Évangile: corriger sans humilier, dire la vérité sans détruire, dénoncer la faute sans condamner définitivement la personne. Cela exige beaucoup d’amour, d’humilité et de patience. Aller vers celui qui nous a blessés n’est d’ailleurs pas naturel. Dans notre logique humaine, nous pensons souvent que c’est le coupable qui doit aller vers la victime. Jésus nous propose une autre logique: la victime doit parfois prendre l’initiative si elle veut sauver la relation.
Comment agir lorsque celui qui fait du mal n’est plus simplement un individu, mais un détenteur de pouvoir ? Comment corriger un président de la République qui affame son peuple, le terrorise ou laisse ses citoyens être tués ? Doit-on nécessairement aller le voir seul à seul pour lui parler de ses dérives ? Il faut ici distinguer la correction fraternelle d’une complaisance qui permet au mal de se développer. Lorsqu’un simple différend oppose deux personnes, la démarche discrète recommandée par Jésus est évidemment préférable. Mais, lorsqu’il s’agit de décisions politiques qui touchent des milliers ou des millions de personnes, la responsabilité change de dimension. Le mal n’est plus seulement une affaire privée. Lorsque des citoyens sont affamés, terrorisés, emprisonnés injustement ou tués, celui qui voit le danger ne peut pas toujours se contenter d’un entretien confidentiel avec celui qui détient le pouvoir.
C’est ici que les hommes et les femmes de Dieu doivent retrouver la liberté prophétique. Ils pourraient, dans certaines circonstances, s’inspirer de l’attitude de Jésus lors de son procès. Lorsque le grand prêtre l’interroge sur son enseignement, Jésus répond qu’il a parlé au monde ouvertement, qu’il n’a rien dit en secret (Jean 18, 20). On pense aussi à Isaïe qui déclarait n’avoir point parlé en cachette (Isaïe 45, 13).
La parole prophétique n’est pas une parole clandestine lorsqu’elle concerne le bien commun. Elle doit pouvoir être entendue et vérifiée par tous.
Face aux dérives d’un pouvoir, les responsables religieux ne devraient donc pas seulement rechercher les salons du Prince et les audiences privées. Ils doivent aussi, lorsque la situation l’exige, prendre à témoin l’opinion nationale. Non par goût de la polémique, encore moins par volonté d’humilier le chef de l’État, mais pour que la vérité soit connue de tous, pour que leurs propos ne soient pas déformés et pour que personne ne puisse prétendre qu’ils ont gardé le silence devant les abus du pouvoir.
Le prophète est précisément celui qui veille lorsque tout le monde dort. Il n’est pas le courtisan du pouvoir, mais la sentinelle de la conscience. Sa mission n’est pas de bénir systématiquement celui qui gouverne, mais de lui rappeler que tout pouvoir est limité, que toute autorité doit servir et que tout être humain, y compris le chef de l’État, devra un jour rendre compte de l’usage qu’il aura fait du pouvoir qui lui a été confié.
Il ne s’agit pas pour l’Église de devenir un parti politique ni pour les prêtres de se transformer en militants. Il s’agit de rester fidèles à l’Évangile. Lorsque le pauvre est écrasé, lorsque la dignité humaine est bafouée, lorsque la violence devient une méthode de gouvernement et lorsque la peur empêche les citoyens de parler, le silence des hommes de Dieu peut devenir un contre-témoignage. On ne peut pas prêcher l’amour du prochain le dimanche et rester silencieux lorsque le prochain est injustement opprimé le lundi.
L’amour véritable n’est donc ni flatterie ni complicité. Il sait consoler, mais aussi avertir. Il sait pardonner, mais aussi dénoncer. Il sait se taire lorsqu’il le faut, mais il sait également parler lorsque le silence devient coupable. Jésus nous apprend à corriger notre frère avec discrétion, respect et patience. Mais l’Évangile nous rappelle aussi que nous sommes des guetteurs. Et le guetteur qui voit le danger mais refuse de sonner du cor ne peut prétendre avoir accompli sa mission.
Puisse donc le Seigneur nous accorder la grâce d’être de véritables guetteurs les uns pour les autres: dans nos familles, dans nos communautés, dans l’Église et dans la société. Puissions-nous avoir assez d’amour pour interpeller celui qui s’égare, assez d’humilité pour accepter nous-mêmes d’être corrigés et assez de courage pour parler lorsque la dignité humaine est menacée. Car l’amour vrai n’est pas celui qui se tait devant le mal pour préserver sa tranquillité. C’est celui qui ose parler pour sauver l’autre et protéger ceux qui sont victimes de ses actes.
Jean-Claude Djéréké



