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Pr Saïbou Issa : «le crime organisé ne contourne plus les frontières, il les exploite»

Entre frontières poreuses, trafics transfrontaliers, groupes armés et économies clandestines, le crime organisé a déjà réussi son intégration régionale, là où les États peinent encore à coordonner leurs réponses. Pour le Pr Saïbou Issa, spécialiste des conflits et de la sécurité en Afrique centrale, cette fragmentation de la riposte laisse aux réseaux criminels un avantage stratégique : celui de penser et d’agir sans frontières quand les institutions continuent, elles, de raisonner en territoires.

Vous décrivez une Afrique centrale où la criminalité organisée semble gagner du terrain. Est-ce réellement le cas ?
Il faut d’abord se méfier d’une lecture qui présenterait la criminalité organisée comme un phénomène entièrement nouveau. Les trafics transfrontaliers existent depuis longtemps. Ce qui change aujourd’hui, c’est leur capacité d’adaptation et leur imbrication avec les crises politiques, les conflits armés et les économies locales.
L’Afrique centrale réunit plusieurs conditions particulièrement favorables : immensité des territoires, longues frontières terrestres, faibles densités de population dans certaines zones, difficultés de contrôle de certains axes, circulation informelle des marchandises et présence de groupes armés. Dans cet environnement, les réseaux criminels peuvent exploiter les mêmes routes que les commerçants, les transporteurs ou les populations déplacées.
Le problème est donc moins celui de la présence de quelques bandes criminelles que celui de l’existence d’écosystèmes criminels. Un trafic peut commencer par une activité de contrebande, se connecter à un groupe armé, bénéficier de complicités administratives et finir par alimenter une économie de guerre. C’est cette imbrication qu’il faut désormais regarder.

Le corridor Douala-Bangui est souvent présenté comme un axe commercial majeur. Pourquoi intéresse-t-il autant les réseaux criminels?
Parce qu’un corridor économique est aussi, par définition, un corridor de circulation. Plus les marchandises, les véhicules et les capitaux y transitent, plus les opportunités de détournement sont nombreuses.
Le cas de Garoua-Boulaï, à la frontière entre le Cameroun et la République centrafricaine, est particulièrement révélateur. Cette localité constitue un point stratégique du corridor Douala-Bangui, l’un des principaux axes d’approvisionnement de la Centrafrique. Les recherches de l’Observatoire sur le crime organisé et la violence en Afrique centrale montrent que cette zone a été exposée à différentes formes de criminalité transfrontalière : trafic d’or, de diamants, de bois, de carburant, de stupéfiants et de marchandises de contrebande.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que les réseaux ne regardent pas une frontière comme un obstacle. Ils la regardent comme une opportunité. Une frontière permet parfois de changer de juridiction, de compliquer les poursuites, de déplacer rapidement une marchandise ou un individu et de profiter des différences de prix, de réglementation ou de contrôle entre deux pays.

Autrement dit, les frontières seraient devenues une arme entre les mains des criminels ?
Une arme, peut-être. Une ressource, certainement. Pendant longtemps, la réponse sécuritaire a consisté à renforcer les postes-frontières, augmenter les contrôles et multiplier les patrouilles. Ces mesures sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas. Lorsqu’un réseau est réellement structuré, il peut modifier son itinéraire, changer de transporteur, utiliser une autre piste ou déplacer son activité vers un autre point de passage.
C’est pourquoi il faut passer d’une logique de surveillance des frontières à une logique de surveillance des réseaux. Qui finance ? Qui transporte ? Qui stocke ? Qui blanchit ? Qui facilite le passage ? Qui bénéficie finalement du produit du trafic ? La frontière visible n’est qu’un morceau du problème. Le véritable territoire criminel est constitué de relations, de marchés, de capitaux et de complicités.

Cette criminalité prospère-t-elle surtout dans les zones de conflit ?
Elle y trouve, en tout cas, un environnement particulièrement favorable. Les conflits créent de la demande, désorganisent les institutions et ouvrent des espaces où l’État est moins présent.
Prenons le Cameroun. Le pays fait face simultanément à la menace de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, au conflit séparatiste dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, aux incursions de groupes armés centrafricains dans l’Est et au banditisme rural et transfrontalier. L’analyse publiée en juin 2026 par l’ISS souligne précisément cette superposition des menaces.
Dans un tel contexte, les économies criminelles peuvent se greffer sur les économies de guerre. Un groupe armé peut tirer des revenus du contrôle d’un axe, d’un marché, d’un site minier ou d’une activité de contrebande. Inversement, des acteurs criminels peuvent profiter de l’instabilité pour sécuriser leurs propres intérêts.
Le crime et le conflit cessent alors d’être deux phénomènes séparés. Ils deviennent deux éléments d’un même système.

La République centrafricaine semble particulièrement exposée à cette convergence. Pourquoi ?
Parce que la RCA se trouve au croisement de plusieurs espaces économiques et sécuritaires. Ses frontières avec le Cameroun, le Tchad, le Soudan et la République démocratique du Congo constituent autant de portes vers des marchés différents.
Les recherches de l’Observatoire montrent que les marchés illicites centrafricains ont progressivement associé des acteurs politiques et militaires, des entrepreneurs criminels et des réseaux transnationaux. Cela signifie que l’économie criminelle ne fonctionne pas nécessairement en marge du pouvoir. Elle peut, dans certains contextes, chercher à s’y connecter.
C’est là que la question devient politique. Lorsqu’une activité illicite procure des revenus à plusieurs catégories d’acteurs, elle cesse d’être uniquement une affaire de police. Elle devient une question de gouvernance, de redistribution des ressources et de contrôle territorial.

Le trafic de carburant illustre-t-il cette économie parallèle ?
Oui, et il permet de comprendre la sophistication des chaînes criminelles. Le carburant peut être acheté dans un pays, transporté clandestinement à travers un autre et revendu dans une zone où son prix est plus élevé ou son accès plus difficile.
Ce type de trafic n’est pas spectaculaire. Il ne produit pas toujours les images auxquelles on associe la criminalité organisée. Pourtant, il peut représenter des sommes importantes et entretenir tout un réseau : fournisseurs, transporteurs, intermédiaires, revendeurs, protecteurs et bénéficiaires financiers.
La criminalité organisée moderne n’est donc pas toujours celle des armes et des fusillades. Elle peut prendre la forme beaucoup plus banale d’une chaîne commerciale parallèle.

Et le rôle des élites ou des agents publics dans ces réseaux ?
C’est une question centrale mais délicate. Il faut éviter les accusations générales. En revanche, toutes les études sérieuses sur la criminalité organisée montrent que les réseaux ont besoin d’un environnement facilitateur. Un trafic transfrontalier important ne peut pas fonctionner durablement sans accès à l’information, sans capacités logistiques, sans corruption ponctuelle ou sans protection. C’est pourquoi l’analyse doit dépasser le simple arrestation du dernier maillon.
Arrêter le chauffeur qui transporte une cargaison illégale peut être nécessaire. Mais si l’enquête s’arrête là, le réseau conserve son argent, ses commanditaires et ses structures logistiques. La véritable efficacité consiste à remonter la chaîne : identifier les organisateurs, suivre les flux financiers, saisir les avoirs criminels et comprendre les mécanismes de blanchiment.

La cybercriminalité change-t-elle également la donne en Afrique centrale ?
Elle change surtout l’échelle du problème. INTERPOL indique dans son rapport 2026 que l’intelligence artificielle intervient désormais dans 55 % des cyber-crimes signalés en Afrique. Les pertes financières liées à la cybercriminalité sont passées de 192 millions de dollars en 2024 à 484 millions en 2025.
Il serait cependant erroné d’opposer criminalité numérique et criminalité traditionnelle. Les deux univers se rejoignent de plus en plus. Les escroqueries en ligne peuvent servir à financer d’autres activités criminelles. Les téléphones et les plateformes numériques facilitent le recrutement, la communication, le transfert d’argent et la dissimulation des identités. L’intelligence artificielle permet, elle, de produire des contenus frauduleux plus crédibles et d’automatiser certaines opérations.
Pour les États d’Afrique centrale, cela signifie qu’un poste-frontière ne suffit plus. Une partie du trafic peut désormais se préparer depuis une chambre d’hôtel, être financée à distance et se dérouler simultanément dans plusieurs pays.

Les États d’Afrique centrale ont-ils encore une réponse essentiellement nationale à un problème devenu régional ?
C’est précisément l’un des principaux défis. Les criminels pensent régionalement alors que les institutions travaillent encore trop souvent selon des périmètres nationaux.
Un enquêteur camerounais peut avoir besoin d’informations détenues en République centrafricaine. Une enquête financière ouverte à N’Djamena peut conduire à une transaction passée par Yaoundé. Une filière identifiée en RDC peut avoir des ramifications au Soudan du Sud ou dans un autre pays de la région.
La coopération ne doit donc pas être seulement diplomatique. Elle doit devenir opérationnelle : partage du renseignement, bases de données compatibles, enquêtes conjointes, coopération judiciaire, traçage des flux financiers et échanges rapides entre services.
L’Observatoire sur le crime organisé et la violence en Afrique centrale a justement pour ambition de mieux cartographier ces dynamiques transnationales et le lien entre criminalité organisée, violence armée et extrémisme violent.

Faut-il alors repenser complètement la sécurité des frontières ?
Oui. Mais il ne s’agit pas simplement de mettre davantage d’hommes en uniforme aux frontières.
Il faut identifier les points de vulnérabilité économique, les itinéraires alternatifs, les marchés illicites et les acteurs qui contrôlent les flux. Une frontière peut être parfaitement surveillée à son poste officiel et rester très poreuse quelques kilomètres plus loin.
Il faut également travailler avec les communautés locales. Dans certaines zones frontalières, les populations vivent depuis des générations avec des échanges transfrontaliers. Fermer brutalement ces espaces peut créer davantage de précarité et pousser certaines activités vers la clandestinité.
La sécurité doit donc être combinée avec le développement économique, la présence administrative, la justice et la confiance des populations. Sinon, on risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.

La lutte contre le crime organisé peut-elle aussi contribuer à résoudre les crises de déplacement?
Absolument. Les déplacements forcés ne sont pas seulement une conséquence des conflits ; ils peuvent également créer de nouvelles vulnérabilités exploitées par les réseaux criminels.
Une population déplacée perd souvent ses revenus, ses réseaux sociaux et une partie de ses moyens de protection. Elle peut être exposée à la traite, à l’exploitation, au recrutement forcé ou à différentes formes de fraude.
Cela crée un cercle vicieux : la violence provoque le déplacement ; le déplacement fragilise les populations ; cette fragilité crée de nouvelles opportunités pour les criminels ; les revenus criminels peuvent ensuite alimenter la violence.
C’est pourquoi les politiques humanitaires et sécuritaires ne peuvent plus être pensées dans des silos étanches. Il faut protéger les populations tout en s’attaquant aux réseaux qui profitent de leur vulnérabilité.

L’Afrique centrale est-elle condamnée à cette spirale ?
Non. Mais elle doit accepter de regarder le problème autrement. La région possède des institutions, des services de sécurité, des magistrats, des universitaires et des organisations de la société civile capables de produire de l’information. Le véritable défi est de relier ces compétences et de transformer les données en décisions.
Il faut également éviter une approche exclusivement répressive. La criminalité organisée prospère lorsqu’elle rencontre des marchés rentables, des institutions fragiles et des populations qui n’ont pas d’alternative économique. Réduire les espaces criminels signifie donc aussi réduire les espaces de vulnérabilité.

Quel serait, selon vous, le principal changement de doctrine à opérer ?
Cesser de considérer le crime organisé comme une succession de délits isolés. Un camion de carburant clandestin, une cargaison d’or, une arme qui franchit une frontière, un paiement mobile frauduleux ou une entreprise écran peuvent sembler relever de dossiers différents. En réalité, ils peuvent appartenir à un même écosystème.
Il faut donc suivre les connexions plutôt que les événements. Suivre l’argent plutôt que seulement les marchandises. Suivre les commanditaires plutôt que seulement les exécutants. Et surtout, suivre les réseaux lorsqu’ils franchissent les frontières. Le crime organisé ne respecte aucune frontière administrative. La réponse ne peut donc pas s’arrêter au poste-frontière.

Votre diagnostic final sur l’Afrique centrale ?
L’Afrique centrale n’est pas face à une addition de trafics nationaux. Elle est confrontée à une transformation de son environnement sécuritaire.
Les réseaux criminels savent exploiter les conflits, les frontières poreuses, les économies informelles, les ressources naturelles et les nouvelles technologies. Ils savent également s’adapter lorsque les États renforcent leurs contrôles.
Le véritable enjeu est donc de passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation. Cartographier les réseaux, comprendre leurs économies, identifier leurs connexions politiques et financières, protéger les populations vulnérables et renforcer la coopération régionale.
La frontière ne doit plus être pensée seulement comme une ligne que le criminel franchit. Elle doit être comprise comme l’un des endroits où se révèle tout son système. Et c’est peut-être là le paradoxe le plus inquiétant : plus les États regardent la frontière comme une barrière, plus les réseaux criminels la regardent comme un marché.

Propos recueillis par JRMA

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