La France, ce pays qui a oublié d’où il vient

L’histoire de la fin de la Seconde Guerre mondiale apporte un éclairage particulièrement révélateur sur la place réelle de la France parmi les puissances victorieuses.

Aujourd’hui encore, la France aime se présenter comme une grande puissance dont l’influence internationale serait presque naturelle, évidente et incontestable. Son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, son arme nucléaire, son réseau diplomatique, son rôle historique en Europe et son influence dans certaines régions du monde nourrissent cette représentation. Pourtant, l’Histoire rappelle que cette position n’a jamais été aussi évidente qu’on pourrait le croire.
Lors de la première signature de la capitulation allemande, à Reims, le 7 mai 1945, puis de la seconde, à Berlin, le 8 mai, la France n’était pas initialement destinée à figurer parmi les principales puissances signataires. Les États-Unis et l’Union soviétique considéraient surtout comme grandes puissances militaires celles qui avaient porté l’essentiel de l’effort de guerre contre l’Allemagne nazie : les États-Unis, l’Union soviétique et le Royaume-Uni. La France, après sa défaite de 1940, son armistice avec l’Allemagne et l’Occupation d’une grande partie de son territoire, ne se trouvait plus, à leurs yeux, dans la même catégorie.
Cette réalité historique est importante, car elle permet de comprendre que la France de 1945 n’était pas la puissance triomphante que certains discours rétrospectifs donnent parfois à imaginer. Elle sortait d’une défaite militaire humiliante, d’une occupation étrangère et d’une profonde crise politique. Le régime de Vichy avait collaboré avec l’Allemagne nazie, tandis que la France libre et la Résistance poursuivaient le combat dans des conditions extrêmement difficiles.
À Washington, la situation française était d’ailleurs regardée avec beaucoup de méfiance. Le président Franklin D. Roosevelt entretenait des relations difficiles avec le général Charles de Gaulle et ne le considérait pas spontanément comme le dirigeant légitime d’une France démocratique. Pour les Américains, la question était donc de savoir quelle place accorder à une France dont la reconstruction politique et militaire était encore en cours.
C’est dans ce contexte que le rôle du Royaume-Uni de Winston Churchill apparaît déterminant. Churchill souhaitait que la France retrouve un statut international important. Ce choix répondait à une logique stratégique : face à la montée en puissance de l’Union soviétique, Londres avait intérêt à voir renaître une puissance française capable de participer à l’équilibre européen.
Grâce à cette volonté britannique, la France obtint notamment une zone d’occupation en Allemagne. Elle fut également associée, quelques années plus tard, aux grandes puissances disposant d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Autrement dit, une partie de la place internationale exceptionnelle occupée aujourd’hui par la France est aussi le produit d’une construction diplomatique de l’après-guerre.
L’épisode de Berlin, le 8 mai 1945, est particulièrement révélateur. Le général de Gaulle envoya en urgence le général Jean de Lattre de Tassigny, commandant de la 1re Armée française, pour représenter la France à la cérémonie de capitulation. À Reims, le général François Sevez avait signé le document en qualité de témoin. Mais, à Berlin, De Lattre découvrit une situation qui ne correspondait pas aux prétentions françaises : aucun véritable espace n’avait été prévu pour la France et même son drapeau n’avait pas été préparé.
Le général français refusa de se résigner à cette situation. Il engagea des discussions avec le maréchal soviétique Gueorgui Joukov et le maréchal britannique William Tedder. Finalement, la France obtint une place dans la cérémonie. Un drapeau français fut confectionné dans l’urgence et la France put apposer sa signature sur l’acte de capitulation.
En découvrant la présence française, le maréchal allemand Wilhelm Keitel aurait lancé : « Ah ! Il y a aussi des Français ! Il ne manquait plus que cela ! » Cette anecdote signifie simplement que la présence française parmi les puissances officiellement représentées à Berlin n’allait pas de soi.
Bref, la puissance française de l’après-guerre fut aussi le résultat de la volonté et du soutien de ses alliés.
Cette précision devrait inviter à davantage d’humilité. Car, lorsqu’un pays bénéficie de circonstances historiques favorables, de l’appui de ses alliés et d’un ordre international qui lui confère des privilèges considérables, il devrait éviter de considérer sa puissance comme un droit naturel et éternel. Comment la France est-elle passée de cette situation de 1945 à l’attitude parfois arrogante qu’elle manifeste aujourd’hui à l’égard d’autres nations ?
La question se pose particulièrement en Afrique. Pendant des décennies, Paris a entretenu avec plusieurs pays africains des relations qui dépassaient largement les rapports diplomatiques ordinaires. Présence militaire, coopération économique, influence politique, réseaux personnels, interventions diplomatiques et soutien à des régimes autoritaires et sanguinaires ont longtemps constitué les différentes dimensions d’un système que l’on a appelé la Françafrique (cf. François-Xavier Verschave, « La Françafrique. Le plus long scandale de la République », Paris, 1998).
Dans ce contexte, certains responsables français ont parfois continué à considérer l’Afrique comme une zone d’influence privilégiée de la France. Comme si les peuples africains devaient demander l’autorisation de Paris avant de définir leurs orientations politiques, économiques ou militaires. Comme si l’indépendance proclamée dans les années 1960 n’avait pas complètement mis fin à une relation de dépendance.
Les peuples africains ne sont plus disposés à accepter automatiquement les mêmes rapports de domination. Une nouvelle génération de dirigeants, d’intellectuels, d’étudiants et de citoyens revendique le droit de choisir librement ses partenaires. Elle ne veut plus que la France soit considérée comme un partenaire obligatoire ou comme une puissance tutélaire.
C’est ici que l’histoire de 1945 devient une leçon de politique internationale. La France sait parfaitement que les rapports de force évoluent. Elle l’a elle-même vécu. En 1940, elle était vaincue et occupée. En 1945, elle cherchait à retrouver une place parmi les puissances victorieuses. Elle l’a obtenue, en partie grâce à une stratégie diplomatique et au soutien de ses alliés.
Pourquoi les autres nations n’auraient-elles pas, elles aussi, le droit de redéfinir leurs alliances et leurs priorités ?
Pourquoi les Africains qui souhaitent diversifier leurs partenaires devraient-ils être accusés d’être manipulés par telle ou telle puissance étrangère ? Pourquoi leur volonté de disposer de leurs propres ressources, de renforcer leurs industries, de contrôler leur sécurité ou de choisir leurs partenaires économiques serait-elle automatiquement interprétée comme une hostilité à la France ?
La France peut naturellement défendre ses intérêts. Tous les États le font. Elle peut proposer des accords économiques, diplomatiques ou militaires. Elle peut défendre ses entreprises et ses ressortissants. Mais elle ne peut plus raisonnablement réclamer pour elle-même un droit d’intervention morale ou politique dans les affaires des autres nations.
Elle devrait se souvenir d’où elle vient. Elle devrait se souvenir qu’en 1945, sa place parmi les grandes puissances fut liée à la volonté de ses alliés de lui restituer un rang correspondant à leurs intérêts stratégiques et à leur vision de l’équilibre international.
L’Histoire devrait enseigner l’humilité aux nations comme elle l’enseigne aux individus. Aucune puissance n’est éternelle. Aucun empire ne dure indéfiniment. Aucun privilège international n’est gravé dans le marbre.
La France qui ne pèse plus grand-chose aujourd’hui gagnerait à comprendre que le respect dont elle souhaite bénéficier dans le monde doit également être accordé aux autres. L’Afrique n’est plus celle d’hier. Ses peuples veulent parler d’égal à égal, choisir leurs partenaires et construire leur avenir selon leurs propres intérêts.
La France de 1945 avait besoin de ses alliés pour retrouver sa place dans le monde. La France d’aujourd’hui gagnerait peut-être à s’en souvenir avant de regarder les autres peuples avec condescendance.
Jean-Claude Djéréké



