Afrique : proportions corrigées, puissance à conquérir

Pendant des siècles, l’Afrique a été condamnée à vivre avec des cartes qui lui faisaient perdre quelques millions de kilomètres carrés au passage.

Mercator n’avait certes pas entrepris de réduire l’Afrique : sa projection répondait d’abord aux besoins des navigateurs. Mais, à force d’être accrochée dans les salles de classe, elle a fini par transformer une nécessité technique en vérité visuelle. Le Groenland pouvait presque rivaliser avec l’Afrique, la Russie semblait vouloir avaler la planète, l’Europe bénéficiait, elle, d’un confortable bonus de superficie. La géographie avait inventé la chirurgie esthétique, version atlas.
L’ONU vient de remettre un peu d’ordre dans cette illusion. Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale a adopté une résolution encourageant l’usage de représentations cartographiques respectant davantage les superficies réelles, notamment la projection Equal Earth. Une victoire symbolique, plus qu’un bouleversement géopolitique. L’Afrique ne gagne pas un seul kilomètre carré, mais elle récupère quelque chose d’essentiel : sa juste place dans le regard du monde. Après avoir été longtemps déformée par les cartes, elle peut enfin être regardée avec des proportions moins fantaisistes.
Mais une carte corrigée ne corrige pas un continent. Elle ne transforme ni le cuivre congolais en produits finis, ni le pétrole angolais en industrie, ni les terres agricoles en chaînes agroalimentaires. Elle ne construit pas les routes, ne branche pas les villages à l’électricité, ne rapproche pas les marchés ni ne donne davantage de poids aux négociateurs africains. Il serait donc assez amusant que l’Afrique célèbre cette rectification cartographique comme si elle venait de gagner une guerre économique. Le papier est désormais plus juste ; la réalité, elle, attend toujours sa mise à jour.
C’est précisément là que commence le vrai sujet. Si l’Afrique est aussi vaste, pourquoi son marché intérieur reste-t-il si fragmenté ? Pourquoi exporte-t-elle encore autant de matières premières pour importer des produits transformés avec ses propres ressources ? Pourquoi ses frontières économiques restent-elles parfois plus solides que ses ambitions d’intégration ? La nouvelle carte devrait devenir autre chose qu’un objet pédagogique : un rappel permanent de l’immensité du marché africain, de ses corridors à connecter, de ses ressources à valoriser, de ses industries à construire et de son poids démographique à convertir en puissance économique.
L’ONU vient donc de corriger les proportions. À l’Afrique de corriger le reste. De corriger le regard qu’elle porte sur elle-même, mais surtout les mécanismes qui l’empêchent de transformer sa taille en influence. Les anciennes cartes avaient rapetissé l’Afrique sur le papier ; il ne faudrait pas que les vieilles dépendances continuent de la rapetisser dans les faits. La prochaine grande correction ne se fera pas avec une règle et un compas. Elle se fera dans les usines, les universités, les ports, les banques, les infrastructures et les salles de négociation. Cette fois, il ne suffira plus de changer la carte. Il faudra changer la place.
Jean-René Meva’a Amougou



