Quand la morale politique se retourne contre ceux qui la brandissaient

« Je réclame l’inéligibilité à vie pour tous ceux qui ont été condamnés pour des faits commis grâce ou à l’occasion de leur mandat. Parce que j’ai une éthique, une morale, que je m’y tiens, et que moi, quand je réclame l’éthique et la morale, je me l’applique à moi-même. » Voilà ce que déclarait Marine Le Pen, le 5 avril 2013, en pleine affaire Jérôme Cahuzac.

Le site d’information de Mediapart avait révélé en 2012 que celui-ci avait un compte caché en Suisse. L’ancien ministre du Budget nia d’abord les faits, puis finit par admettre qu’il avait menti. Quand il fut condamné pour fraude fiscale, Marine Le Pen ne se contenta pas de défendre une mesure sévère. Elle revendiqua une exigence morale qu’elle disait vouloir appliquer à elle-même.
Treize ans plus tard, ces paroles prennent une résonance particulière. Le 31 mars 2025, Marine Le Pen a été condamnée en première instance dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national pour détournement de fonds publics. La cour d’appel de Paris a confirmé sa culpabilité le 7 juillet 2026, en réduisant toutefois la peine: trois ans d’emprisonnement, dont deux avec sursis, 100 000 euros d’amende et quarante-cinq mois d’inéligibilité, dont trente avec sursis. La partie ferme de l’inéligibilité, quinze mois, avait déjà été exécutée. Certes, un pourvoi en cassation est actuellement engagé mais il est légitime de confronter les déclarations publiques d’une responsable politique à la manière dont elle réagit lorsque la justice la concerne directement. En 2013, Marine Le Pen demandait précisément l’inéligibilité à vie pour des faits tels que le détournement de fonds publics et les emplois fictifs. Elle ajoutait que sa propre veste était immaculée et qu’elle s’appliquait à elle-même l’éthique et la morale qu’elle réclamait aux autres. Jordan Bardella refuse que les immigrés algériens ne bénéficient pas du logement social alors que sa mère en bénéficia dans la cité Gabriel Péri de la commune de Saint-Denis dirigée à l’époque par les communistes.
Quand il était ministre de l’Intérieur et président de la République, Nicolas Sarkozy estimait que toute condamnation prononcée devait être exécutée intégralement pour éviter un sentiment d’impunité dans la société. Or lui-même bénéficia d’un allègement significatif pour l’exécution de sa peine dans l’affaire Bygmalion.
La question de la cohérence se pose donc: une règle que l’on réclame pour les autres doit-elle changer lorsqu’elle risque de s’appliquer à soi-même? C’est précisément là que se mesure la différence entre un principe politique et un simple slogan. La démocratie ne peut fonctionner durablement si l’exigence de probité est invoquée comme une arme contre les adversaires et relativisée lorsqu’elle touche son propre camp.
C’est toute la question de l’exemplarité des responsables publics qui est posée. Les citoyens peuvent comprendre qu’un homme ou une femme politique conteste une décision de justice. Ils peuvent même comprendre qu’il ou elle fasse appel. Ce qui est beaucoup plus difficile à accepter, c’est que l’on réclame hier une sévérité maximale pour les autres et que l’on découvre aujourd’hui toutes les raisons pour lesquelles cette même sévérité serait excessive lorsqu’elle vous concerne.
La politique exige des convictions, mais elle exige aussi de la cohérence. L’éthique ne vaut que si elle est universelle. La morale publique ne peut pas avoir deux poids et deux mesures. Et la parole politique perd nécessairement de sa force lorsque ceux qui réclamaient hier l’exemplarité semblent vouloir aujourd’hui en discuter les conséquences lorsqu’elles les concernent directement.
Et le peuple français dans tout ça? Que dit-il? Est-il d’accord avec la duplicité de certains acteurs politiques français? Va-t-il continuer à être manipulé par des médias peu gênés de faire la promotion d’individus malhonnêtes et incapables de respecter leur parole?
Jean-Claude Djéréké



