L’Afrique ne doit plus courber l’échine
Il est des faits politiques qui passent presque inaperçus alors qu’ils mériteraient une véritable réflexion. L’un d’eux concerne le président du Botswana, Duma Boko. En février 2026, le président botswanais avait décliné une invitation du président américain Donald Trump à se rendre à la Maison-Blanche, en estimant que les discussions concernant les ressources et les intérêts économiques du Botswana devaient se tenir au Botswana.

L’idée attribuée à Duma Boko est simple, mais elle mérite d’être méditée : lorsqu’il s’agit de faire des affaires, l’acheteur peut aussi se déplacer vers le vendeur. Autrement dit, le fait qu’une grande puissance manifeste de l’intérêt pour les ressources d’un pays africain ne signifie pas automatiquement que le dirigeant de ce pays doit prendre l’avion et se rendre dans la capitale de la puissance intéressée.
Il faut comprendre le geste de Duma Boko non pas simplement comme un problème de protocole ou de lieu de rencontre, mais comme une certaine conception des rapports entre États. Un pays peut être petit en termes de superficie ou de puissance militaire. Mais cela ne signifie pas qu’il doit nécessairement se comporter comme un inférieur. Pendant trop longtemps, beaucoup d’Africains ont intériorisé une représentation selon laquelle le pouvoir se trouve nécessairement ailleurs : à Paris, à Londres, à Washington, à Bruxelles ou dans d’autres capitales occidentales. Pour obtenir un financement, négocier un contrat, solliciter un appui diplomatique ou défendre une ressource nationale, certains dirigeants africains ont pris l’habitude de se rendre chez ceux qu’ils considèrent comme les véritables détenteurs du pouvoir. Or, une relation internationale digne de ce nom devrait être fondée sur la réciprocité.
Pourquoi faudrait-il toujours que le dirigeant africain se déplace ? Pourquoi faudrait-il toujours que l’Africain aille expliquer ses problèmes à l’étranger ? Pourquoi les négociations concernant les richesses africaines devraient-elles systématiquement être conduites dans les capitales étrangères ?
La question n’est évidemment pas de dire qu’un président africain ne doit jamais aller à Washington, à Paris, à Londres ou ailleurs. La diplomatie internationale suppose des déplacements, des sommets, des rencontres et des visites d’État. Duma Boko lui-même entretient des relations internationales et cherche des partenaires pour le développement de son pays. Le Botswana a d’ailleurs engagé des discussions avec les États-Unis sur les questions commerciales et diamantaires.
Le problème est ailleurs : un déplacement ne doit jamais devenir un réflexe d’infériorité. Un chef d’État africain peut parfaitement se rendre à Washington parce qu’il y a intérêt à le faire. Mais il doit aussi pouvoir recevoir à Gaborone un président américain, français, britannique, chinois ou russe lorsque les intérêts de son pays sont au centre de la discussion. C’est cela, la réciprocité.
Et c’est pourquoi la formule de Duma Boko — « les acheteurs vont vers les vendeurs » — possède une portée symbolique particulière. Elle renverse, au moins dans le discours, une vieille habitude psychologique. Elle rappelle que les ressources africaines ont une valeur et que les Africains ne devraient pas toujours se présenter comme des demandeurs lorsqu’ils négocient avec ceux qui souhaitent accéder à ces ressources.
Le Botswana est un important producteur mondial de diamants et cherche aujourd’hui à valoriser davantage ses ressources tout en diversifiant son économie. Les négociations autour de De Beers montrent que Gaborone entend peser davantage dans les décisions concernant une industrie directement liée à son sous-sol et à son économie.
Cela devrait conduire les dirigeants africains à réfléchir à une question fondamentale : quelle image donnons-nous de nous-mêmes lorsque nous négocions avec les puissances étrangères ?
Il ne s’agit pas de cultiver l’orgueil, encore moins de refuser la coopération internationale. Il s’agit de sortir d’une mentalité selon laquelle l’étranger serait nécessairement le maître et l’Africain nécessairement celui qui sollicite. L’Afrique a besoin de partenaires, mais elle n’a pas besoin de partenaires devant lesquels elle devrait perdre sa dignité.
Il existe une différence considérable entre coopérer et se soumettre. Entre négocier et quémander. Entre ouvrir son pays aux investisseurs et leur abandonner la maîtrise de ses propres intérêts.
Le geste de Duma Boko doit donc être compris dans cette perspective. Sa portée ne réside pas uniquement dans le fait d’avoir accepté ou refusé une invitation présidentielle. Elle réside dans le message politique qu’un tel geste peut envoyer : les Africains peuvent dialoguer avec les grandes puissances sans se considérer eux-mêmes comme de petites personnes.
Il faut surtout éviter de transformer cette attitude en une nouvelle forme de posture. La dignité ne consiste pas à refuser systématiquement de se déplacer, pas plus qu’elle ne consiste à multiplier les déclarations tonitruantes sur la souveraineté. La véritable dignité se mesure à la capacité de défendre concrètement les intérêts de son peuple, à la qualité des contrats signés, à la transparence des négociations, à la maîtrise des ressources et à l’utilisation des revenus au bénéfice de la population.
C’est finalement cela qui compte.
Duma Boko mérite donc que son attitude soit discutée sérieusement, non comme un acte destiné à humilier Donald Trump, mais comme une occasion de poser une question plus profonde : comment les dirigeants africains doivent-ils désormais se comporter face aux grandes puissances qui convoitent les ressources du continent ?
L’Afrique n’a pas besoin de dirigeants arrogants qui ferment leurs portes au monde. Elle a besoin de dirigeants capables d’ouvrir leurs portes sans courber l’échine.
Elle n’a pas besoin de rompre avec tous ses partenaires. Elle doit apprendre à multiplier ses partenaires afin de ne dépendre d’aucun d’entre eux.
Elle n’a pas besoin de refuser les négociations à l’étranger. Elle doit simplement savoir qu’elle peut aussi dire : « Venez chez nous. Parlons ici de ce qui appartient à notre peuple. »
C’est peut-être là le véritable enseignement de l’épisode botswanais. La souveraineté ne se proclame pas seulement dans les discours. Elle commence par une manière de se tenir devant les autres.
Et si l’Afrique veut être respectée, elle doit d’abord apprendre à ne plus se comporter comme si elle avait besoin de la permission des autres pour se respecter elle-même.
Jean-Claude Djéréké



