De la sorbonne d’Alioune Diop à l’Afrique décoloniale : soixante-dix ans pour apprendre à parler en son nom

Il y a soixante-dix ans, Paris accueillait un événement qui n’était pas seulement littéraire. Le 19 septembre 1956, à la Sorbonne, s’ouvrait le premier Congrès international des écrivains et artistes noirs. Sous l’impulsion d’Alioune Diop, fondateur de Présence africaine, des écrivains, des intellectuels et des artistes venus d’Afrique, des Amériques et des Caraïbes se réunissaient pour une question qui, derrière la littérature, engageait une civilisation entière : comment un peuple longtemps raconté par les autres peut-il enfin se raconter lui-même ?

Soixante-dix ans ont passé. Et quelle route parcourue ! En 1956, il fallait conquérir un espace de parole. Aujourd’hui, il faut conquérir les espaces du savoir. La différence est considérable. Mais la question fondamentale demeure.
Alioune Diop n’organisait pas seulement un congrès : il créait un lieu de souveraineté intellectuelle
Il faut mesurer ce que représentait la Sorbonne en septembre 1956. Ce n’était pas simplement une salle prestigieuse de l’Université française. C’était un symbole. Des hommes et des femmes noirs venaient y parler de leur culture, de leur histoire, de leur littérature et de leur destin, dans un monde où l’Afrique était encore enfermée dans les catégories produites par le regard colonial.
Aimé Césaire, dans un souffle devenu fondateur, avait déjà lancé cet appel : « Laissez entrer les peuples noirs dans la grande scène de l’histoire. » Cette phrase n’était pas une revendication esthétique. C’était une revendication ontologique. Car la colonisation n’a pas seulement pris des terres. Elle a désorganisé les cultures, déstructuré les systèmes symboliques, déplacé les langues, affaibli les mémoires, déclassé les savoirs. Elle a tenté de faire croire à des peuples entiers que leur histoire commençait avec l’arrivée de ceux qui les dominaient.
Senghor le disait avec une lucidité poétique : « La colonisation a brisé l’arc-en-ciel des cultures africaines. » Et Alioune Diop avait compris quelque chose d’essentiel : une domination ne s’exerce pas seulement sur les territoires. Elle s’exerce sur les imaginaires. Sur les archives. Sur les catégories. Sur les programmes scolaires. Sur les bibliothèques. Sur les langues. Sur la manière même dont un peuple apprend à regarder son propre passé.
C’est pourquoi Présence africaine, fondée en 1947, devint bien davantage qu’une revue. La BnF la décrit comme une caisse de résonance des littératures noires, publiant des auteurs africains, malgaches et antillais, tout en ouvrant des débats littéraires, culturels et politiques.
De la Négritude aux études décoloniales : une continuité plus qu’une rupture
Il serait trop facile de considérer les études décoloniales comme une rupture totale avec cette histoire. Elles sont aussi les héritières d’un combat beaucoup plus ancien : le droit de produire du sens. Césaire. Senghor. Damas. Cheikh Anta Diop. Alioune Diop. Frantz Fanon. Puis, dans d’autres générations, tant d’intellectuels africains, caribéens et diasporiques ont continué à déplacer les frontières du pensable.
Jean‑Claude Djéréké le rappelle avec force : « Décoloniser, ce n’est pas effacer : c’est réapprendre à nommer le monde depuis soi. »
Le vocabulaire a changé. Les disciplines se sont transformées. Les méthodes se sont sophistiquées. Mais la question demeure étonnamment proche de celle de 1956 : Qui a le pouvoir de raconter l’Afrique ? Aujourd’hui, les études décoloniales interrogent les héritages du colonialisme dans la production du savoir. Elles demandent : – de qui viennent les concepts ? – qui produit les catégories ? – qui possède les archives ? – qui définit l’universel ? – pourquoi l’Afrique devrait-elle être pensée à partir d’un centre extérieur ? Mais voici notre paradoxe : Nous avons gagné beaucoup de batailles intellectuelles. Et pourtant nous demeurons dispersés.
Le grand chantier : organiser la circulation africaine du savoir africain
L’Afrique contemporaine possède des universités, des chercheurs, des écrivains, des philosophes, des cinéastes, des historiens, des économistes, des artistes et une jeunesse intellectuelle extraordinairement féconde. Mais cette intelligence demeure trop souvent fragmentée. Nous produisons beaucoup. Nous nous lisons encore trop peu. Nous écrivons énormément. Nous nous citons insuffisamment. Nos universités communiquent difficilement entre elles. Nos bibliothèques restent sous-exploitées. Nos archives sont dispersées. Nos chercheurs partent souvent chercher ailleurs la reconnaissance de ce qu’ils produisent chez eux.
Basile‑Juléat Fouda l’a formulé avec une précision remarquable :« Un savoir qui ne circule pas devient un savoir qui s’éteint. » Le problème n’est donc plus seulement de décoloniser le regard des autres sur l’Afrique. Il faut maintenant organiser la circulation africaine du savoir africain.
Voilà peut-être le grand chantier des soixante-dix prochaines années. L’Afrique ne doit plus seulement être un objet d’étude : elle doit devenir un sujet producteur de concepts. Il faut franchir une étape supplémentaire. L’Afrique doit produire des théories. Écrire ses propres bibliographies. Poser au monde ses propres questions. Définir ses propres catégories. Construire ses propres universels. C’est là que l’héritage d’Alioune Diop devient brûlant d’actualité : rassembler pour penser. Rassembler les écrivains. Rassembler les artistes. Rassembler les peuples dispersés par l’histoire. Rassembler les voix que la colonisation avait séparées.
De la Sorbonne à Sankoré : changer de géographie mentale
Peut-être faut-il désormais déplacer le centre de gravité. Non pas quitter Paris. Non pas tourner le dos au monde. Mais cesser de croire que l’universel possède une adresse unique. La Sorbonne fut en 1956 un lieu magnifique de conquête symbolique. Mais l’Afrique de demain doit aussi faire vivre ses propres lieux de production du savoir : Yaoundé. Dakar. Abidjan. Lagos. Nairobi. Johannesburg. Kinshasa. Addis-Abeba. Tunis. Cotonou. Bamako. Kigali. Il faut reconstruire des ponts entre elles. Il faut une circulation continentale des chercheurs, des livres, des revues, des archives et des idées. Décoloniser le savoir, c’est aussi décoloniser sa géographie.
L’Afrique sans complexe, mais pas sans exigence
L’Afrique n’a plus besoin de demander la permission d’exister. Mais elle ne doit pas tomber dans un narcissisme identitaire. Décoloniser ne signifie pas remplacer un dogme par un autre. Ce n’est pas transformer l’Afrique en vérité absolue. Ce n’est pas refuser toute critique. Ce n’est pas romantiser le passé.
Décoloniser, c’est retrouver la capacité de penser librement. Libre de recevoir. Libre de discuter. Libre de contester. Libre de traduire. Libre d’inventer. Libre surtout de ne pas être prisonnier du regard de l’autre.
Soixante-dix ans après : que faisons-nous de cette parole ?
Alioune Diop et ses compagnons nous ont légué une responsabilité. En 1956, ils demandaient à l’Afrique noire de prendre la parole. En 2026, nous devons lui demander davantage : qu’allons-nous faire de cette parole ? Allons-nous continuer à produire des intellectuels isolés ? Des chercheurs qui ne se rencontrent pas ? Des livres qui circulent davantage à Paris qu’à Yaoundé ? Des universités africaines qui s’ignorent ? Des archives qui dorment ? Des langues africaines reléguées à la périphérie ?
Ou allons-nous enfin construire cette République africaine du savoir, dont les frontières ne seraient ni coloniales, ni linguistiques, ni nationales ? Il y a soixante-dix ans, Alioune Diop avait compris qu’un peuple qui ne maîtrise pas sa parole risque de laisser les autres écrire son histoire.
Notre génération doit comprendre ceci : un continent qui ne fait pas circuler son propre savoir risque de rester intellectuellement dispersé, même lorsqu’il est politiquement indépendant. La véritable décolonisation commence peut-être là. Non pas lorsque nous cessons de regarder vers l’Europe. Mais lorsque nous sommes enfin capables de nous regarder les uns les autres. De nous lire. De nous contredire. De nous enrichir. De construire. Alors seulement, le geste posé par Alioune Diop à la Sorbonne cessera d’être un souvenir. Il deviendra une méthode.
Rassembler pour penser. Penser pour transmettre. Transmettre pour construire. Construire pour que l’Afrique ne soit plus seulement présente dans le monde, mais pleinement présente à elle-même.
Professeur Vincent Sosthène Fouda



