A la uneINTERVIEWPANORAMA

Hasley Dimodi Mbangue : « Les assurances régionales sont donc la manière de vérifier que le système collectif tient »

Le terme « assurances régionales » revient régulièrement dans les discussions entre la CEMAC et le FMI. De quoi parle-t-on exactement ?

Il faut d’abord éviter un contresens. Une « assurance régionale » n’est pas une assurance au sens commercial du terme. Il ne s’agit pas d’un contrat dans lequel la CEMAC paierait une prime pour être indemnisée en cas de difficulté. Dans le langage du FMI, il s’agit plutôt d’un ensemble de garanties institutionnelles, monétaires et financières permettant de s’assurer que les politiques économiques conduites par les États membres restent compatibles avec les équilibres de l’ensemble de la communauté.

La particularité de la CEMAC est qu’elle constitue une union monétaire. Les six États partagent une monnaie commune, le franc CFA, et une banque centrale commune, la BEAC. Ils ont également des institutions régionales chargées de la surveillance bancaire et macroéconomique. Par conséquent, lorsqu’un pays rencontre une difficulté importante, celle-ci peut avoir des répercussions au-delà de ses frontières.

Pour le FMI, il ne suffit donc pas d’examiner le programme économique d’un État isolément. Il faut également regarder l’environnement régional dans lequel ce programme est exécuté.

Comment expliqueriez-vous simplement les « assurances régionales » à un citoyen qui n’est pas économiste ?

Je lui dirais ceci : les six pays de la CEMAC partagent la même monnaie. Pour que cette monnaie reste stable et que les programmes économiques conclus avec le FMI puissent fonctionner, il faut que les six économies et leurs institutions communes respectent certaines règles et maintiennent des réserves et des mécanismes de sécurité suffisants.

Les assurances régionales sont donc la manière de vérifier que le système collectif tient. Ce n’est pas une assurance qui rembourse une perte. C’est plutôt une démonstration de solidité.

Pourquoi cette dimension régionale est-elle aussi importante pour le FMI ?

Parce qu’un programme conclu avec un pays de la CEMAC repose indirectement sur des équilibres qui ne dépendent pas exclusivement de ce pays.

Prenons l’exemple des réserves de change. La BEAC gère les réserves extérieures de la zone. Si plusieurs États connaissent simultanément une forte demande de devises, si les importations augmentent fortement ou si les recettes d’exportation diminuent, la pression peut se transmettre au niveau régional.

C’est précisément pourquoi le FMI s’intéresse aux avoirs extérieurs nets de la BEAC. Ces réserves constituent un élément essentiel de la stabilité du régime de change et de la capacité de la zone à faire face à ses engagements extérieurs.

L’assurance régionale consiste donc, en partie, à démontrer que l’architecture communautaire est suffisamment solide pour éviter qu’un problème national ne compromette les équilibres monétaires de l’ensemble.

Peut-on dire que les assurances régionales sont une sorte de « garantie collective » donnée au FMI ?

Oui, à condition de préciser le sens du mot « garantie ». Ce n’est pas une garantie financière au sens juridique. C’est plutôt l’assurance que les institutions régionales prennent les mesures nécessaires pour préserver les grands équilibres.

Le FMI veut notamment savoir si les politiques budgétaires des États restent compatibles avec la stabilité monétaire régionale, si les réserves de change sont suffisamment protégées, si le secteur bancaire demeure solide et si les mécanismes de surveillance fonctionnent réellement.

La Commission de la CEMAC, la BEAC, la COBAC et les autres institutions communautaires ont donc chacune un rôle à jouer. Il faut comprendre que la stabilité d’une union monétaire repose sur plusieurs piliers. Vous avez la politique monétaire, mais également les finances publiques, le secteur bancaire, les réserves extérieures et les règles de surveillance. Si un de ces piliers devient trop fragile, l’ensemble du système peut être exposé.

Quel rôle joue précisément la BEAC dans ce dispositif ?

La BEAC se trouve au cœur du dispositif monétaire. Elle conduit la politique monétaire commune et gère les réserves de change de la communauté. Lorsque le FMI examine les assurances régionales, la situation des avoirs extérieurs nets de la banque centrale devient donc un indicateur particulièrement important.

Mais la BEAC ne peut pas, à elle seule, garantir tous les équilibres. Une banque centrale ne peut pas compenser indéfiniment des déséquilibres budgétaires persistants, une faiblesse des recettes publiques ou une accumulation excessive des besoins de financement. C’est pour cela que les assurances régionales sont aussi liées aux politiques budgétaires nationales et à la surveillance multilatérale.

Et la COBAC dans tout cela ?

Elle est essentielle parce qu’un système monétaire stable nécessite également un système bancaire solide. La COBAC assure la supervision des établissements de crédit de la CEMAC. Si le secteur bancaire présente des fragilités importantes, cela peut créer des risques pour la stabilité financière régionale.

Imaginons, par exemple, que plusieurs banques soient fortement exposées aux dettes publiques ou qu’elles rencontrent simultanément des problèmes de liquidité. Le problème ne resterait pas nécessairement cantonné à un seul État. Dans une zone financière intégrée, les tensions peuvent se transmettre.

C’est pourquoi le renforcement de la supervision bancaire, l’amélioration de la réglementation et la capacité de la COBAC à exercer efficacement son mandat font partie des éléments susceptibles de rassurer les partenaires extérieurs. La nouvelle réglementation bancaire évoquée par les autorités régionales doit être comprise dans cette perspective.

Peut-on alors dire que les assurances régionales sont essentiellement une affaire de réserves de change ?

Non. Les réserves constituent un élément central, mais elles ne sont qu’une partie du problème. Il faut considérer l’ensemble du système. Une assurance régionale crédible suppose des réserves extérieures suffisantes, des finances publiques maîtrisées, un système bancaire robuste, une surveillance macroéconomique efficace et des institutions communautaires capables de faire respecter les règles communes.

C’est finalement une question de cohérence. Si la BEAC mène une politique monétaire prudente mais que les déficits publics deviennent incontrôlables, l’équilibre reste fragile. Si les budgets sont maîtrisés mais que le système bancaire accumule des risques excessifs, la stabilité financière peut être menacée. Si les réserves sont confortables mais que les économies restent extrêmement dépendantes de quelques produits d’exportation, la situation extérieure demeure vulnérable. L’assurance régionale doit donc être envisagée comme un ensemble.

Pourquoi les programmes nationaux du FMI sont-ils dépendants de cette situation régionale ?

Parce que les États de la CEMAC ne disposent pas de monnaies nationales indépendantes. Ils évoluent dans un cadre monétaire commun. Le FMI peut donc conclure un programme avec un gouvernement en lui demandant, par exemple, de réduire son déficit, d’améliorer la mobilisation des recettes ou de renforcer la gestion des finances publiques. Mais si, parallèlement, les équilibres régionaux se détériorent fortement, les objectifs du programme national peuvent devenir plus difficiles à atteindre.

C’est un peu comme une voiture qui roule sur une route commune. Vous pouvez demander au conducteur de respecter certaines règles, mais vous devez aussi vous assurer que la route et les infrastructures permettent au véhicule d’arriver à destination. Dans la CEMAC, cette « route commune », ce sont notamment la monnaie, les réserves de change, le système bancaire et les mécanismes de surveillance régionale.

 La revue des assurances régionales étant suspendue depuis décembre 2025, que signifie concrètement cette situation ?

Cela signifie que le FMI et les institutions régionales doivent parvenir à une compréhension commune sur les conditions permettant de considérer que les équilibres régionaux sont suffisamment solides pour soutenir les programmes des États.

Il faut être prudent sur le terme « blocage ». Une suspension de revue ne signifie pas nécessairement que toutes les relations financières avec les pays de la CEMAC sont interrompues. Les programmes nationaux suivent leur propre calendrier et leurs propres critères.

En revanche, la dimension régionale demeure un élément important dans l’évaluation globale. La rencontre de Washington du 8 septembre entre le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, et le Département Afrique du FMI doit donc être comprise comme une étape de dialogue visant à réexaminer les conditions de reprise de cette revue.

Que cherchait précisément à obtenir Yvon Sana Bangui à Washington ?

L’objectif était notamment de présenter les progrès réalisés au niveau régional et de défendre une approche des assurances régionales davantage adaptée aux réalités économiques de la CEMAC.

La BEAC a mis en avant plusieurs chantiers : l’amélioration des trajectoires budgétaires, le renforcement des capacités de la COBAC, la préparation d’une nouvelle loi bancaire et la révision du mécanisme de surveillance multilatérale.

Le message est assez clair : les institutions régionales veulent montrer qu’elles ne demandent pas un relâchement de la discipline, mais un cadre permettant de tenir compte des spécificités de la CEMAC tout en préservant les équilibres fondamentaux. C’est une nuance importante. Adapter les assurances régionales ne signifie pas supprimer les garde-fous.

La BEAC a présenté des indicateurs relativement favorables. Suffisent-ils à convaincre ?

Les indicateurs constituent des éléments importants, mais ils ne suffisent pas à eux seuls.

Selon les chiffres présentés par la BEAC, la CEMAC enregistrerait une croissance de 3 %, une inflation de 2,2 % et un déficit budgétaire de 2,7 % du PIB. Les avoirs extérieurs nets de la BEAC atteindraient 4 523,1 milliards FCFA, avec une progression annoncée de 50,8 %. Les réserves couvriraient également plus de quatre mois d’importations. Ce sont des données qui permettent de défendre le bilan régional. Mais le FMI va également examiner la soutenabilité de ces résultats.

Une réserve peut augmenter fortement sur une période donnée sans que cela signifie automatiquement que les fragilités structurelles ont disparu. Le FMI regarde donc les tendances, les politiques mises en œuvre et la capacité des institutions à maintenir les résultats dans le temps.

Pourquoi cette question intéresse-t-elle particulièrement le Cameroun ?

Parce que le Cameroun est l’une des principales économies de la CEMAC et qu’il est lui-même engagé dans une relation financière avec le FMI.

Mais il faut surtout comprendre que le pays ne peut pas être considéré séparément de son environnement monétaire. Les évolutions des réserves régionales, du secteur bancaire et du marché financier communautaire concernent directement les acteurs économiques camerounais.

La crédibilité de l’architecture régionale peut également influencer les conditions de financement des États et du secteur privé. La question des assurances régionales n’est donc pas seulement une affaire de banquiers centraux ou de technocrates du FMI. Elle touche indirectement le financement des économies, les banques, les entreprises et les États.

Propos rassemblés par Jean -René Meva’a Amougou

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page