Alioune Diop : l’Eglise africaine doit honorer ses propres bâtisseurs

Je plaide pour que le laïc sénégalais Alioune Diop, mort le 2 mai 1980 à l’âge de 70 ans, soit davantage honoré et reconnu pour ce qu’il a donné à l’Afrique, pour ce qu’il a apporté à l’Église catholique sur notre continent et pour les grandes causes qu’il a défendues. Son œuvre mérite d’être mieux connue, notamment des nouvelles générations de catholiques africains.

Elle constitue un témoignage remarquable de ce que peut accomplir un laïc lorsqu’il met son intelligence, sa foi, ses relations et son sens de l’initiative au service de l’Église et de l’Afrique.
À sa manière, Alioune Diop fut un « pontife », si l’on prend ce mot dans son sens étymologique et symbolique : un homme qui construit des ponts. Il a travaillé au rapprochement des hommes et des cultures, convaincu que les différences ne doivent pas conduire au rejet ou à l’affrontement, mais peuvent devenir une occasion de rencontre et de dialogue. Il voulait que les hommes se parlent, qu’ils apprennent à se connaître et qu’ils découvrent, au-delà de leurs appartenances religieuses ou culturelles, ce qui peut les unir.
Cette conviction était particulièrement importante dans le contexte africain du XXe siècle. Alioune Diop refusait l’idée selon laquelle l’Africain qui devient chrétien aurait nécessairement trahi son identité, sa culture et ses racines. Pour lui, l’adhésion au christianisme ne devait pas conduire à une négation de l’Afrique. La foi chrétienne devait pouvoir être vécue par des Africains pleinement enracinés dans leurs cultures, leur histoire et leur dignité.
C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre certaines de ses initiatives. Le Concile Vatican II, ouvert en 1962 et achevé en 1965, fut un événement majeur dans l’histoire de l’Église contemporaine. Mais les Africains ne pouvaient pas se contenter d’être des spectateurs de cette grande rencontre ecclésiale. Ils devaient y faire entendre leur voix, exprimer leurs préoccupations et contribuer à la réflexion de l’Église universelle. Il fallait donc préparer cette participation africaine.
C’est dans ce contexte qu’eut lieu, en 1962, le colloque de Rome sur « Personnalité africaine et catholicisme ». Cette initiative traduisait une préoccupation essentielle : comment penser le christianisme en Afrique sans demander aux Africains de renoncer à ce qu’ils sont ? Comment faire en sorte que l’Église africaine ne soit pas simplement une reproduction des modèles élaborés ailleurs, mais qu’elle puisse apporter sa propre contribution à l’Église universelle ?
Quinze ans plus tard, en 1977, le colloque d’Abidjan sur « Civilisation noire et Église catholique » s’inscrivit dans cette même dynamique de rencontre entre la foi chrétienne et les réalités africaines. Ces initiatives montrent qu’Alioune Diop n’était pas seulement un éditeur ou un intellectuel. Il était un homme qui suscitait les rencontres, provoquait la réflexion et créait des espaces où Africains et chrétiens pouvaient réfléchir ensemble à leur avenir.
Il faut également rappeler le rôle considérable joué par sa maison d’édition, Présence Africaine, dans la diffusion de la pensée africaine. De nombreux prêtres, théologiens, intellectuels et écrivains africains y trouvèrent un espace d’expression. Par les livres, les rencontres et les débats, Alioune Diop contribua ainsi à faire émerger une pensée africaine capable de dialoguer avec le monde sans complexe d’infériorité.
Voilà pourquoi je pense qu’Alioune Diop mérite d’être honoré. Mais une question demeure : par qui et quand ?
Pas nécessairement par Rome. L’Église catholique a déjà reconnu la sainteté ou l’importance spirituelle et intellectuelle de plusieurs grandes figures ayant profondément marqué l’histoire des idées, comme Hildegarde de Bingen, John Henry Newman ou Édith Stein. Mais les processus de béatification et de canonisation sont généralement longs et complexes, même si l’histoire connaît des exceptions remarquables.
Surtout, il ne revient pas nécessairement aux autres d’identifier nos héros et nos héroïnes, de mesurer leur contribution et de les célébrer à notre place. Nous, Africains, devons apprendre à reconnaître ceux et celles qui ont contribué à construire notre histoire. Nous devons transmettre leur mémoire à nos enfants et faire connaître leurs œuvres dans nos écoles, nos universités, nos séminaires et nos communautés chrétiennes.
C’est ici que la hiérarchie catholique africaine doit peut-être se montrer plus audacieuse. Pourquoi attendre toujours que Rome nous dise qui sont nos grandes figures ? Pourquoi ne pas prendre nous-mêmes l’initiative de célébrer ceux qui ont contribué à faire grandir l’Église en Afrique ?
Alioune Diop appartient à cette génération de pionniers qui ont travaillé à faire dialoguer l’Afrique et le christianisme, la culture africaine et la foi, l’Église et le monde intellectuel. Lui rendre hommage ne serait donc pas seulement honorer un homme. Ce serait aussi reconnaître une certaine conception de l’Église : une Église qui écoute, qui dialogue, qui rencontre les cultures et qui permet aux Africains de devenir pleinement chrétiens sans cesser d’être pleinement africains.
Alioune Diop est mort il y a plus de quarante-six ans. Il est peut-être temps que l’Église africaine se souvienne de lui avec l’honneur qu’il mérite.
Jean-Claude Djéréké



