Filets sociaux : le FMI crie encore à l’injustice
Après deux semaines à Yaoundé, le Fonds monétaire international (FMI) revient avec une vieille alerte : quand l’argent public sert à maintenir les carburants à prix contenu, ce ne sont pas forcément les plus pauvres qui en profitent. Une inquiétude que l’institution de Bretton Woods traîne depuis des années dans ses rapports.

Deux semaines de consultations, de chiffres et de réunions plus tard, le FMI remet donc la protection des économiquement faibles au cœur du débat. Dans ses récentes conclusions sur le Cameroun, l’institution recommande au gouvernement de mieux cibler les soutiens publics et de renforcer les filets sociaux. Derrière le langage feutré de l’institution financière se dessine une question autrement plus brutale : qui bénéficie réellement de l’argent public ?
Car une fraction importante des recettes tirées de la vente du pétrole camerounais revient indirectement aux consommateurs sous forme de subventions aux carburants. Et, selon le FMI, la redistribution n’a rien d’un modèle d’équité. Une étude publiée en octobre 2018 estimait que les 50 % de ménages les plus aisés captaient à eux seuls 96 % des subventions sur l’essence. Autrement dit, l’aide publique censée amortir le prix du carburant profitait massivement à ceux qui disposaient déjà de davantage de moyens pour consommer du carburant. La pompe sociale, elle, ne distribuait donc pas les mêmes doses à tout le monde.
Rappel
Le FMI n’en est d’ailleurs pas à sa première inquiétude. Dès mars 2016, l’institution soulignait que les recettes fiscales générées tout au long de la chaîne pétrolière ( importation, raffinage, distribution et vente au détail ) ne suffisaient généralement pas à compenser le coût des subventions. « Le niveau des taxes a rarement été suffisant pour compenser le coût des subventions », relevait alors le Fonds, constatant que la contribution budgétaire nette du secteur pétrolier était généralement fortement négative.
Le mécanisme est aussi simple qu’un tour de passe-passe budgétaire : l’État encaisse d’un côté les revenus issus du pétrole, puis en réinjecte une partie pour contenir le prix des carburants. Mais lorsque cette dépense profite majoritairement aux catégories les plus aisées, la redistribution devient pour le moins paradoxale. Le contribuable finance alors, au moins en partie, une facture dont les bénéfices ne sont pas répartis selon les besoins sociaux.
Décalage
En 2026, le décor a changé, mais le problème soulevé par le FMI demeure. Les finances publiques sont sous pression, la dette limite les marges de manœuvre et le gouvernement doit arbitrer entre dépenses sociales, infrastructures, énergie et remboursement des engagements financiers. Dans ce contexte, chaque franc consacré à une subvention universelle est un franc qui ne peut être affecté ailleurs. D’où la demande récurrente du Fonds : mieux cibler les dispositifs de soutien.
Le problème, c’est que le ciblage est plus facile à recommander qu’à réaliser. Pour aider ceux qui en ont réellement besoin, encore faut-il savoir précisément qui ils sont, où ils vivent et comment leur transférer l’aide. Sans fichiers sociaux fiables et mécanismes efficaces, la réforme risque de remplacer une injustice par une autre. Le défi consiste donc moins à supprimer mécaniquement les soutiens qu’à empêcher que les plus favorisés captent l’essentiel de l’argent destiné à amortir les chocs.
Facture
Le FMI ne découvre donc pas aujourd’hui les effets distributifs des subventions camerounaises. Entre son constat de 2016, son étude de 2018 et ses recommandations actuelles, le fil rouge est remarquablement constant : la question n’est pas seulement combien l’État dépense, mais pour qui il dépense.
Voilà pourquoi l’appel lancé après cette nouvelle mission prend une résonance particulière. Le gouvernement est invité à assainir les finances publiques tout en protégeant les populations économiquement faibles. Une équation délicate dans laquelle l’essentiel sera de ne pas faire payer aux ménages les plus vulnérables le coût des économies budgétaires. Car depuis près d’une décennie, le FMI répète, chiffres à l’appui, une même inquiétude : à la pompe comme dans les comptes publics, l’argent destiné à tous ne profite pas toujours à ceux qui en ont le plus besoin.
Jean-René Meva’a Amougou



