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Dette publique : mille milliards d’intérêts, les peuples trinquent !

Près de 1 000 milliards de dollars ! Il fallait oser. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), les paiements nets d’intérêts sur la dette publique des pays en développement ont atteint 995 milliards de dollars en 2025, contre 363 milliards en 2010.

Une multiplication par près de trois en quinze ans. Dans le grand restaurant de la finance mondiale, les pays en développement règlent l’addition, mais n’ont pas toujours droit au dessert. Ils empruntent pour construire des routes, financer des hôpitaux, électrifier des villages ou donner de l’oxygène à des budgets essoufflés. Puis arrive l’échéance, ponctuelle comme un percepteur et insensible comme une calculatrice. Le créancier, lui, ne connaît ni rentrée scolaire ni pénurie de médicaments. Il connaît le taux, la maturité et la date de paiement. Bien sûr, emprunter n’est pas un péché économique : sans crédit, combien d’infrastructures resteraient à l’état de maquettes et de discours inauguraux ? Mais lorsque les intérêts gonflent plus vite que les capacités de remboursement, le moteur ressemble à un tapis roulant : les États courent pour rembourser sans être certains d’avancer. La dette devait ouvrir la porte de la prospérité ; elle installe parfois un péage devant chaque lendemain.

La facture ne disparaît pas dans les couloirs feutrés des banques. Elle s’invite dans les budgets publics, où chaque milliard doit choisir son camp. Une école de moins ici, une route reportée là, un équipement sanitaire repoussé à des jours meilleurs : l’intérêt a parfois le talent d’un chirurgien, sauf qu’il opère sans anesthésie. Certes, les gouvernements ne sont pas tous innocents dans cette affaire. Dépenses mal ciblées, recettes fiscales insuffisantes, investissements improductifs, gestion opaque : certains ont contribué à creuser le trou dans lequel ils cherchent aujourd’hui une échelle. On ne peut éternellement accuser le banquier quand on a soi-même transformé le budget en passoire. Mais cette responsabilité nationale ne dispense pas d’interroger les règles du jeu international. Pourquoi les économies les plus vulnérables doivent-elles souvent payer leur crédit plus cher, alors qu’elles ont précisément besoin d’investissements pour réduire leur vulnérabilité ? Voilà une élégante mécanique : le manque de développement justifie un crédit coûteux, lequel complique le financement du développement. La boucle est bouclée, les intérêts sont servis. Selon la CNUCED, 51 pays en développement consacrent davantage de ressources au paiement des intérêts de leur dette qu’à la santé ou à l’éducation. Le patient paie donc le médecin, la pharmacie et les intérêts de l’ordonnance. Et l’on s’étonne ensuite que la guérison prenne du retard.

Pour l’Afrique centrale, cette spirale mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Au sein de la CEMAC, les États doivent financer les routes, l’énergie, l’agriculture, l’industrialisation et les services publics, tout en réduisant leur dépendance aux matières premières. Or, si une part croissante des recettes sert à rémunérer les créanciers, la diversification risque de rester ce magnifique chantier dont on inaugure surtout les plans. La solution ne consiste ni à diaboliser l’emprunt ni à distribuer des certificats de bonne gestion aux gouvernements. Elle exige des investissements mieux sélectionnés, une mobilisation accrue des recettes fiscales, davantage de transparence et une coopération régionale capable de renforcer la crédibilité des États. Les créanciers doivent également contribuer à une architecture financière moins pénalisante : financements concessionnels, maturités adaptées, restructurations lorsque cela s’impose et partage plus équitable des risques. Prêter à une économie fragile sans tenir compte de sa capacité réelle de remboursement revient parfois à vendre une bouée à un nageur en lui facturant chaque bouffée d’air. Les 995 milliards de dollars recensés par la CNUCED ne sont donc pas qu’une ligne dans un rapport international : ils racontent un déséquilibre mondial où le coût de l’argent peut finir par étouffer sa promesse. Les créanciers récupèrent leurs intérêts, les gouvernements défendent leurs équilibres et les peuples héritent de la facture. Dans cette pièce économique, tout le monde semble avoir un rôle, sauf le citoyen : lui, c’est le spectateur qui paie sa place.

Jean-René Meva’a Amougou

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