Judith, la « mangeuse de parpaings »qui défie les codes
Dans les fabriques du quartier Minkan à Yaoundé, elle fait office de curiosité.

À 24 ans, Judith ne laisse pas les épreuves dicter sa vie. Jeune mère, séparée du père de son enfant, elle a multiplié les petits métiers ( vente de cosmétiques, babysitting) sans trouver le salut. Et puis, miracle… dans les fabriques de parpaings, là où la force physique règne et où la gente masculine est reine, elle découvre sa voie. « Depuis mon enfance, je marche avec les hommes, donc faire un métier dur ne me dérange pas », confie‑t‑elle avec un sourire qui défie les stéréotypes.
Rencontrée le 17 janvier 2026, Judith mesure 1,70 m. Son look pourrait tromper : pantalon jeans et chemise de chantier lui donnent l’allure d’un ouvrier endurci, seule la coiffure en tresses trahit son identité féminine. Ce matin‑là, du côté de Nivada, près du quartier Minkan, elle manipule le gâchet pour la fabrique des parpaings, dans un ballet de brouettes et de sacs de ciment qui ferait pâlir n’importe quel haltérophile. La compétition avec ses collègues est féroce, mais la ténacité de Judith fait loi : la brouette lui revient toujours.
Gains
Elle produit 320 parpaings par jour, soit 80 par sac de ciment. « J’utilise 4 à 5 sacs par jour et je reçois 2 200 FCFA par sac. Ma paye varie donc entre 8 800 et 11 000 FCFA », explique‑t‑elle, concentrée. Les pleurs de son enfant ne font plus qu’un bruit de fond : « Tu n’es pas en bon voyage sur terre. Je cherche de l’argent pour ton lait », lance‑t‑elle à son fils, avant de prendre une pause de 30 minutes pour un repas bien mérité et un câlin. Du lundi au samedi, elle enchaîne les objectifs et les chantiers : six fabriques du quartier se disputent ses services, signe que sa réputation n’est plus à faire.
Grâce à ces revenus, Judith loue une chambre moderne de 25 000 FCFA au quartier Minkan. L’équipement fait rêver : lit flambant neuf, cuisinière, écran plasma de 40 pouces et frigo. Elle envisage déjà de passer à un studio ou un appartement : « Je me sens trop à l’étroit dans cette chambre. Je verrai comment les choses se déroulent dans les mois à venir », confie‑t‑elle. Mais son vrai objectif est ailleurs : un terrain de 300 m² à Nsimalen, bientôt acquis, qui scelle son indépendance.
La jeune dame est devenue un atout marketing pour les fabriques. Claude, acheteur régulier, reconnaît : « Ce n’est pas normal qu’une femme fasse ce type de travail. C’est à cause d’elle que j’achète mes 2 000 parpaings ici ». Comme quoi, la force peut aussi séduire les clients. Un pourboire de 10 000 FCFA, glissé par un admirateur de ses talents, ne fait que confirmer l’évidence : dans ce métier de brutes, Judith est la patronne, la référence, et la seule femme capable de rivaliser avec les hommes. « C’est pour un temps, le moment venu je ferai autre chose», conclut‑elle, avec ce mélange de détermination et d’humour qui la caractérise.
André Gromyko Balla



