INTÉGRATION RÉGIONALEMAIN COURANTE

Diaspora camerounaise : le grand silence après la tempête électorale

Après avoir promis l’alternance et mobilisé des millions en ligne, la diaspora camerounaise semble s’être évaporée. Retrait stratégique, désillusion politique ou recomposition souterraine ? Enquête sur un mutisme qui inquiète autant qu’il intrigue.

Pendant des mois, elle a occupé l’espace médiatique, dicté l’agenda politique sur les réseaux sociaux et nourri l’espoir d’un basculement historique. Installée en Europe, en Amérique du Nord ou ailleurs en Afrique, la diaspora camerounaise s’était imposée comme un acteur politique bruyant et déterminé à l’approche de l’élection présidentielle du 12 octobre dernier. Aujourd’hui, après la proclamation de la victoire de Paul Biya, le silence est assourdissant. Que s’est-il passé ? Que sont devenus les influenceurs, les collectifs militants, les plateformes de mobilisation ?

Avant la présidentielle, la diaspora camerounaise était omniprésente. Lives Facebook, spaces sur X, vidéos TikTok, collectes de fonds, tribunes virales : l’opposition camerounaise trouvait à l’étranger une caisse de résonance puissante. « La diaspora a clairement compensé le verrouillage de l’espace politique interne », analyse Jean-Marc Ndzié, observateur électoral indépendant basé à Yaoundé. « Elle finançait, elle médiatisait, elle internationalisait le débat camerounais. C’était inédit par son ampleur ». Des fonds de soutien ont été levés pour accompagner la campagne de partis d’opposition, notamment le MRC. À Paris, Bruxelles, Montréal ou Washington, des manifestations ont été organisées pour dénoncer le régime de Yaoundé. Pour beaucoup, la chute du pouvoir semblait à portée de main.

Mais la proclamation des résultats a brutalement brisé cette dynamique. L’alternance promise n’a pas eu lieu. À l’intérieur du pays, les contestations ont été étouffées. À l’extérieur, la diaspora s’est figée. « Il y a eu un choc émotionnel énorme », confie Aline Mbang, analyste politique à Bertoua. « Beaucoup de militants de la diaspora ont investi financièrement, symboliquement, parfois au prix de ruptures familiales. L’échec a produit une forme de traumatisme collectif ». Sur les réseaux sociaux, les comptes autrefois hyperactifs se sont tus ou recyclés dans des contenus non politiques. Les appels à la mobilisation se sont raréfiés. Une fatigue militante s’est installée.

Le silence est trompeur », estime le politologue Emmanuel Sando, enseignant à l’Université de Ngaoundéré. « La diaspora n’a pas disparu. Elle observe, elle se réorganise, elle tire les leçons d’un activisme émotionnel parfois mal structuré ». Selon plusieurs sources interrogées, des réseaux de la diaspora travaillent désormais en coulisses, loin des caméras et des slogans. Eviter la surexposition, les divisions internes et les poursuites judiciaires dans les pays d’accueil. « La visibilité a aussi été une faiblesse », reconnaît un militant de la diaspora basé en Allemagne, qui a requis l’anonymat. « On a été infiltrés, instrumentalisés, divisés. Aujourd’hui, on réfléchit autrement » (ajoute ce dernier.)

Alors que le Cameroun se dirige vers de futures élections locales, une autre question se pose : la diaspora s’y intéresse-t-elle encore ? Officiellement, les Camerounais de l’étranger ne votent pas aux municipales ni aux régionales. Mais leur influence reste réelle. « Les élections locales sont le ventre mou du système », explique Clarisse Ngono, experte en gouvernance locale. « C’est là que se gèrent les budgets communaux, les chefferies, le foncier, l’accès aux services. Si la diaspora investissait ce niveau, elle pourrait changer beaucoup de choses ». Pour l’instant, peu de signaux vont dans ce sens. Les observateurs locaux regrettent un désintérêt préoccupant, alors que les élections locales façonnent directement le quotidien des populations.

Une diaspora à la croisée des chemins
Entre désillusion, peur de la répression, divisions internes et absence de débouchés institutionnels clairs, la diaspora camerounaise traverse une zone de turbulences. « Soit elle se réinvente comme force de proposition structurée, soit elle s’éteindra politiquement », tranche Emmanuel Sando. « Le temps des slogans est passé. Celui de la stratégie commence ».

Silence passager ou recomposition silencieuse ? La réponse se jouera peut-être loin des réseaux sociaux, dans les choix concrets que la diaspora fera face aux échéances locales à venir. Une chose est sûre : le Cameroun politique ne peut durablement ignorer sa diaspora. Et le silence actuel pourrait bien être le prélude à une nouvelle forme de confrontation.

Tom

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