Marché du téléphone à Yaoundé : la clientèle raccroche, le réseau noir reste connecté

Et pour cause : un tiers du prix du téléphone part désormais dans les caisses de l’État avant même le premier appel.

À l’avenue Kennedy, les téléphones brillent encore dans les vitrines, mais les clients, eux, se font rares. Depuis l’entrée en vigueur du renforcement des contrôles douaniers sur les terminaux mobiles, le marché de la téléphonie ressemble à un patient sous perfusion : il respire encore, mais lentement. Très lentement.
Dans certaines boutiques, pourtant, on tente de garder le sourire. « Tous nos téléphones sont dédouanés », assure Thierry, technicien informaticien, avec le calme d’un homme qui espère surtout éviter une catastrophe lundi matin. « Si jamais il y a un problème, on retournera la marchandise au distributeur », ajoute-t-il. Traduction officieuse : mieux vaut perdre un carton que perdre toute la boutique.
Mais derrière les discours rassurants, l’inquiétude gagne du terrain. Les commerçants dénoncent des taxes jugées étouffantes dans un contexte économique déjà tendu. « Il faut payer les droits de douane, le loyer, l’électricité pour gagner combien au final ? », s’emporte un vendeur. Certains évoquent déjà une reconversion. Ironie du marché : vendre des téléphones est devenu presque aussi compliqué que fabriquer des satellites.
Depuis le 1er avril 2026, les prix ont bondi comme s’ils avaient reçu une notification d’urgence. Un téléphone vendu autrefois à 60 000 FCFA coûte désormais jusqu’à 80 000 FCFA. Les appareils de 180 000 FCFA flirtent avec les 200 000 FCFA. Résultat : les clients observent les prix avec le même regard qu’un étudiant devant ses frais de scolarité.
« Nous vendons à peine un appareil par jour », confie Tewom Bricks Tebeck, vendeur de téléphones. Dans les boutiques, les longues discussions ont remplacé les achats impulsifs. Les clients marchandent, soupirent, repartent… puis réapparaissent parfois avec un téléphone acheté ailleurs, discrètement, sans facture et souvent sans garantie.
Car pendant que le marché officiel suffoque, le marché noir prospère tranquillement. Des appareils entrent via le Nigeria et d’autres pays voisins avant d’être écoulés à des prix défiant toute concurrence. « Les clients préfèrent acheter dans la contrebande pour être joignables », reconnaît un commerçant, mi-amusé, mi-désespéré.
Ainsi va le business du téléphone au Cameroun : l’État veut réguler, les vendeurs veulent survivre, les clients veulent simplement appeler sans vendre un rein. Et entre fiscalité, débrouillardise et colère silencieuse, le smartphone est devenu bien plus qu’un outil de communication : un révélateur brutal du coût de la vie. Les vendeurs ont jusqu’au 25 mai 2026 pour se conformer à la réglementation imposée par la direction générale des Douanes. Faute de quoi, les appareils non déclarés risquent d’être bloqués par les opérateurs locaux de téléphonie mobile. Une perspective qui fait trembler les commerçants, déjà assommés par des taxes représentant 33,33 % de la valeur réelle des appareils.
Olivier Mbessité



