Chômage des jeunes : l’État camerounais jongle avec les chiffres et les promesses

Entre plans triennaux, journées de l’emploi et financements de la Banque mondiale, le gouvernement multiplie les dispositifs.

Moins de 8 % des demandeurs d’emploi trouvent un poste lors des grandes opérations officielles. La politique de jeunesse camerounaise ressemble de plus en plus à une politique de communication.
Il y a une image qui revient régulièrement dans la communication pro-gouvernementale : celle de jeunes souriants, de motos neuves remises en grande pompe par un ministre, de coupures de ruban devant des ateliers flambant neufs. Le 8 mai 2026, c’est encore cette image qui illustre le dossier consacré à la lutte contre le chômage des jeunes. La légende, pourtant, trahit le fond du problème : « Encore des efforts à faire. » Formule sibylline. Presque un aveu.
Les résultats annoncés du Plan triennal, 14 829 projets financés, 44 487 emplois directs générés, 331 villages pionniers équipés, concernent la période 2027-2029. Ils n’existent pas encore. Ce sont des cibles, des espérances budgétaires, des lignes dans un document de planification. Les présenter sans cette précision essentielle relève d’une confusion, délibérée ou non, entre projection et bilan.
Plus révélateur encore : lors des Journées découverte-emplois de fin avril 2026 à Yaoundé, le FNE a enregistré 5 081 demandes d’emplois en trois jours. Sur ce total, plus de 400 postes ont été offerts. Une démonstration de l’impact du programme. L’arithmétique, elle, est impitoyable : c’est moins de 8 % des demandeurs qui repartent avec une perspective concrète. Et les 92 % restants ?
Ce qui frappe, c’est la récurrence des bailleurs extérieurs comme chevilles ouvrières de la politique de jeunesse nationale. Le Programme d’inclusion économique des jeunes visant 65 000 jeunes de 18 à 35 ans ? Financé par la Banque mondiale pour 2024-2028.
Et le Projet filets sociaux adaptatifs et d’inclusion économique ? Toujours financé par la Banque mondiale et l’État du Cameroun.
Cette dépendance n’est pas nouvelle, mais elle mérite d’être nommée. Lorsqu’un État confie à une institution financière internationale la conception et le financement de ses politiques sociales destinées à sa propre jeunesse, une question de souveraineté se pose.
Les conditionnalités des programmes Banque mondiale en matière d’emploi et d’inclusion suivent des logiques de marché standardisées, souvent mal adaptées aux réalités des économies informelles qui constituent l’essentiel de l’activité économique des jeunes camerounais, notamment dans les zones périphériques dont le Nord, l’Adamaoua, les régions en proie aux tensions sécuritaires, où le chômage frappe avec une acuité particulière mais où ces programmes restent largement invisibles.
Le Cameroun accumule depuis les années 1990 les dispositifs d’insertion des jeunes : fonds d’aide à la création d’entreprises, programmes d’emploi-jeunes, observatoires, journées de l’emploi, plans triennaux. Chaque nouveau gouvernement, chaque remaniement ministériel produit son lot d’acronymes et de sigles. Le FNE existe depuis 1990. Trente-six ans après sa création, il reçoit encore 5 000 demandes d’emploi en trois jours à Yaoundé seule, pour 400 postes disponibles.
Ce n’est pas l’absence de dispositifs qui est le problème. C’est leur incapacité structurelle à s’attaquer aux causes profondes du chômage des jeunes : une économie dominée par un secteur public hypertrophié et clientéliste, un secteur privé formel atrophié, une formation professionnelle déconnectée des besoins réels du marché, et un marché foncier et financier hostile aux petits porteurs de projets.
Les motos remises en grande cérémonie à quelques jeunes béatement photographiés aux côtés d’un représentant de l’État : voilà l’image archétypale de la politique de jeunesse camerounaise. Elle est réelle. Elle est aussi profondément insuffisante.
Ce que la photo ne montre pas, c’est la file d’attente des 4 681 jeunes repartis de Yaoundé sans offre d’emploi le 29 avril. Ce qu’on ne dit pas, c’est ce que deviennent les 120 000 projets « accompagnés » : combien tiennent au-delà de douze mois ? Ce que les pro gouvernementaux ne demanderont jamais, c’est si les 331 « villages pionniers de seconde génération » promis pour 2029 verront effectivement le jour, et si les villages pionniers de première génération ont tenu leurs promesses.
Tom



