A la uneAMBASSADESEDITORIALINTÉGRATION NATIONALE

Gozé Bertin Bénié : le savant que la Côte d’Ivoire n’a pas connu

Peu d’Ivoiriens ont entendu parler de lui. Moi aussi, jusqu’en mars 2026, j’ignorais son existence. Et pourtant, le parcours de notre compatriote Gozé Bertin Bénié mérite d’être connu, admiré et médité. Son histoire nous oblige à réfléchir sur la place que nous accordons à l’excellence, sur les préjugés qui continuent d’empoisonner les relations humaines et sur la capacité de nos pays africains à valoriser leurs propres talents.

Gozé Bertin Bénié avait étudié à l’Université Laval, au Québec, où il avait obtenu un doctorat en photogrammétrie et télédétection, deux disciplines de pointe qui permettent notamment l’analyse et la gestion des territoires à partir d’images aériennes et satellitaires. Après ses études, il fit carrière au Canada et enseigna au département de géomatique appliquée de l’Université de Sherbrooke de 1990 à 2019. La qualité de son travail, son expertise et sa contribution à la recherche lui valurent d’être nommé professeur émérite en 2021, une distinction réservée aux universitaires dont la carrière a marqué durablement leur institution.
Un compatriote qui l’a bien connu m’a rapporté une anecdote particulièrement révélatrice. La Tunisie recherchait un expert en géomatique appliquée et s’était adressée au gouvernement canadien pour obtenir les services d’un spécialiste reconnu. Les autorités canadiennes proposèrent alors le professeur Gozé Bertin Bénié, considéré comme l’un de leurs meilleurs experts. Deux jours plus tard, il arriva à Tunis.

Mais lorsque les responsables tunisiens le virent, ils furent surpris. Ils contactèrent aussitôt le Canada pour vérifier qu’il s’agissait bien de l’expert demandé. La réponse fut sans ambiguïté : oui, c’était bien lui, et il était même l’un des meilleurs spécialistes disponibles. Pourtant, les Tunisiens exprimèrent le souhait d’avoir quelqu’un d’autre. Finalement, le Canada leur envoya un Québécois nommé Sylvain, qui avait lui-même réalisé sa thèse sous la direction du professeur Gozé Bertin Bénié.
Une fois sur place, Sylvain prit soin de préciser à ses interlocuteurs que celui qu’ils avaient refusé était précisément le professeur qui l’avait formé et encadré. En d’autres termes, ils avaient écarté le maître pour accueillir l’élève.

Cette histoire soulève une question douloureuse : pourquoi certaines personnes continuent-elles à croire qu’un Noir est incapable d’atteindre les plus hauts niveaux de compétence dans les domaines scientifiques et technologiques ? Pourquoi, malgré les diplômes, les réalisations et les preuves concrètes de l’excellence, certains restent-ils prisonniers de stéréotypes hérités de l’histoire coloniale et des préjugés raciaux ?

Le cas de Bertin Bénié n’est malheureusement pas isolé. De nombreux Africains hautement qualifiés ont dû, au cours de leur carrière, démontrer deux fois plus que les autres leur valeur afin d’être reconnus. Ils ont souvent été jugés d’abord sur la couleur de leur peau avant de l’être sur leurs compétences. Pourtant, les faits sont têtus. Dans les universités, les laboratoires, les centres de recherche, les entreprises et les organisations internationales, les Africains démontrent chaque jour qu’ils peuvent rivaliser avec les meilleurs spécialistes du monde.
L’histoire de Bertin Bénié pose également une autre question, tout aussi importante : la Côte d’Ivoire a-t-elle fait tout ce qu’il fallait pour que cet homme revienne servir son pays ? Combien de chercheurs, d’ingénieurs, de médecins et d’universitaires africains vivent aujourd’hui à l’étranger faute de conditions favorables pour travailler dans leur pays d’origine ? Combien d’entre eux auraient souhaité transmettre leur savoir et leur expérience à leur nation si celle-ci leur avait offert les moyens de le faire ?
Loin de constituer un simple problème individuel, la fuite des cerveaux est devenue l’un des défis majeurs du développement africain. Lorsqu’un pays investit dans l’éducation de ses enfants mais ne parvient pas à créer les conditions nécessaires à leur retour, il perd une partie précieuse de son capital humain. À l’inverse, les nations qui réussissent à attirer et à retenir leurs meilleurs talents se donnent les moyens d’innover, de progresser et de préparer l’avenir.
Le décès de Bertin Bénié, survenu le 1er avril 2026 à l’âge de 72 ans, laisse un sentiment de tristesse et d’inachevé. J’avais prévu de le rencontrer lors d’un prochain voyage au Québec. Cette rencontre m’aurait permis de mieux connaître son parcours, ses combats, ses réussites et les détails de cette étonnante affaire tunisienne. Le destin en a décidé autrement.
Il est parti discrètement, comme vivent souvent les grands savants. Mais son histoire mérite d’être racontée. Elle rappelle que l’excellence africaine existe, qu’elle est reconnue à travers le monde et qu’elle ne demande qu’à être davantage valorisée sur son propre continent.
Peut-être le plus bel hommage que nous puissions rendre à Gozé Bertin Bénié consiste-t-il à tirer les leçons de son parcours : combattre les préjugés où qu’ils se trouvent, croire davantage dans les capacités des Africains et créer les conditions permettant à nos meilleurs talents de contribuer au développement de leur pays. Car une nation qui ignore ses élites finit toujours par s’appauvrir, tandis qu’une nation qui les valorise construit les fondations de son avenir.
Jean-Claude Djéréké

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page