A la uneAMBASSADESINTÉGRATION NATIONALE

Le couscous de la discorde

Au Cameroun, nous sommes tous frères… jusqu’au moment où la dernière louche de couscous apparaît au fond du plat. Avant cela, tout va bien. On s’appelle « mon frère », « ma sœur », « le sang ». On se retrouve aux mariages, aux funérailles, aux tontines et même dans les commentaires Facebook pour expliquer que le vivre-ensemble camerounais est un modèle mondial injustement sous-estimé par les Nations unies. Puis le plat commence à se vider. Et soudain, le cousin devient suspect.

Longtemps, la fonction publique a servi de marmite nationale. L’Etat recrutait presque tout ce qui respirait encore après l’obtention d’un diplôme. Avec un BTS médiocre, une chemise repassée et une photocopie certifiée conforme, on pouvait encore espérer devenir fonctionnaire, toucher son salaire chaque fin de mois et construire sa petite maison « niveau dalle » au village. La République avait ses lenteurs, ses combines et ses mystérieux concours administratifs où certains candidats semblaient connaître les sujets avant même leur impression, mais l’illusion du partage existait encore.

Aujourd’hui, la marmite a rétréci. Les recrutements sont rares, les concours attirent des foules comparables à des concerts gratuits et les postes disponibles ressemblent à des places VIP distribuées dans l’obscurité. Résultat : le Cameroun bruisse désormais d’une étrange musique identitaire. Chaque nomination devient une affaire ethnique, chaque décret présidentiel un sujet d’expertise tribale et chaque promotion un débat national improvisé dans les bars, les taxis et les groupes WhatsApp.

Le phénomène suit une logique presque gastronomique. Tant qu’il y avait suffisamment de couscous pour calmer tout le monde, chacun supportait le voisin avec philosophie. Mais lorsque les parts diminuent, les calculs commencent. Qui mange trop ? Qui revient deux fois à la marmite ? Qui garde discrètement le meilleur morceau de viande sous la semoule ? Dans cette ambiance, certaines communautés accusent d’autres d’avoir privatisé les mécanismes d’emploi, les réseaux d’influence et les circuits du pouvoir. Les frustrations économiques se déguisent alors en colère identitaire.

Le plus inquiétant est peut-être la vitesse avec laquelle la haine prospère quand l’économie ralentit. Des diplômés sans emploi passent des années à regarder les listes de recrutement comme on observe les résultats du loto national. Au moindre déséquilibre réel ou supposé, les réseaux sociaux s’enflamment. Des influenceurs improvisés deviennent experts en géopolitique ethnique entre deux paris sportifs. On distribue les responsabilités collectives comme des tracts de campagne. Le chômage devient tribal, la pauvreté régionale et l’échec administratif finit transformé en conflit communautaire.

Pourtant, le problème dépasse largement les appartenances. Le vrai drame est celui d’un ascenseur social qui tousse, tremble et s’arrête souvent entre deux étages. Quand les citoyens cessent de croire que le mérite peut encore ouvrir des portes, ils cherchent naturellement d’autres explications. L’ethnie devient alors une grille de lecture facile, parfois rassurante, même lorsqu’elle est dangereuse.

Le Cameroun marche ainsi sur une ligne fragile : préserver l’idée nationale pendant que la marmite collective se vide lentement. Car une nation ne se fracture pas uniquement à cause des différences culturelles. Elle se fragilise surtout lorsque chacun commence à penser que l’autre mange sa part de couscous pendant qu’il regarde l’assiette vide avec dignité républicaine et sourire forcé. Et comme toujours au Cameroun, chacun affirme détester le tribalisme… surtout celui des autres. Dans les cérémonies officielles, on chante l’unité nationale avec émotion. Puis, une fois les micros éteints, certains comptent les noms, les régions et les patronymes comme des commissaires politiques amateurs. Le couscous, finalement, n’a jamais été aussi politique que depuis qu’il devient rare. Et la faim rend bavard.

Jean-René Meva’a Amougou

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page