Cameroun–Nigeria : le grand Nord sous perfusion alimentaire nigériane
Des ignames aux boissons gazeuses, en passant par les oranges et les boissons énergisantes interdites, les produits venus du Nigeria envahissent progressivement les marchés du septentrion camerounais. Sur l’axe Maroua–Ngaoundéré, producteurs et commerçants constatent une inversion brutale des rapports économiques : les bassins agricoles autrefois tournés vers l’exportation peinent désormais à écouler leurs propres récoltes.

Sur la Nationale N°1 reliant Maroua à Ngaoundéré, le paysage commercial a profondément changé. Là où l’on voyait autrefois des camions stationnés au bord de la route pour charger des sacs de maïs et des ignames à destination du Nigeria voisin, le silence domine désormais dans plusieurs bassins de production du Nord. À Ngong, à Gouna ou encore à Mbé, les producteurs parlent d’un marché paralysé. Le maïs se vend difficilement. Les acheteurs nigérians, longtemps considérés comme les principaux débouchés des céréales du Grand Nord, se font rares. « Les magasins sont pleins », confie un producteur rencontré à la sortie de Ngong, devant un entrepôt débordant de sacs de maïs. « Avant, les Nigérians venaient acheter directement ici. Aujourd’hui, ils ne viennent presque plus.
Nous ne savons même pas quoi faire des stocks alors que la nouvelle saison agricole approche déjà ».
Le phénomène est encore plus visible à Mbé, considéré comme l’un des principaux bassins de production d’ignames du septentrion camerounais. Dans les marchés locaux, les ignames produites au Nigeria dominent désormais les étals. Sous un hangar en tôle, Abdallah, jeune commerçant, désigne plusieurs tas d’ignames fraîchement débarqués d’un camion venu de la frontière. « Nos ignames se conservent difficilement », explique-t-il. « Celles qui viennent du Nigeria durent plus longtemps et sont produites en très grande quantité. Avant, c’était eux qui dépendaient de nos produits. Aujourd’hui, la situation a changé : nous dépendons d’eux ».
Pour ce vendeur, le problème dépasse la simple concurrence commerciale. « Nous avons l’impression qu’il n’existe pas de véritable politique d’accompagnement des producteurs locaux », ajoute-t-il. Tout au long du corridor routier, les signes de cette dépendance économique se multiplient. Dans les boutiques et marchés de Garoua, Figuil ou Guider, les boissons gazeuses et énergisantes en provenance du Nigeria occupent une place importante malgré les mises en garde répétées des autorités camerounaises sur la qualité douteuse de certains produits.
À Garoua, un commerçant reconnaît que ces boissons se vendent rapidement en raison de leurs prix plus accessibles. « Les clients demandent surtout ce qui coûte moins cher », affirme-t-il. « Même quand certains produits sont interdits, ils trouvent toujours un chemin pour entrer ». Les oranges nigérianes suivent le même circuit. Très présentes dans les marchés du Nord, elles sont ensuite acheminées vers Yaoundé et Douala, alimentant les grands centres urbains du pays.
Pour l’économiste Célestin Sambo, cette évolution traduit « une fragilité structurelle de l’appareil productif camerounais face à la compétitivité nigériane ». Selon lui, « le Nigeria bénéficie d’un marché intérieur immense, d’une capacité de production élevée et d’une forte dynamique commerciale informelle qui pénètre facilement les marchés voisins ».
Dans les régions septentrionales, plusieurs producteurs redoutent désormais les conséquences sociales de cette mutation économique : baisse des revenus agricoles, difficultés d’écoulement des récoltes et découragement progressif des jeunes agriculteurs. « Si rien n’est fait pour soutenir les producteurs locaux, beaucoup vont abandonner les champs », prévient un responsable de coopérative agricole à Mbé.
Sur l’axe Maroua–Ngaoundéré, cette dépendance alimentaire grandissante n’est plus une abstraction économique. Elle se lit désormais dans les marchés, les camions, les boutiques et jusque dans les habitudes de consommation quotidiennes des populations.
Tom.



