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Cyberhaine : au Cameroun, même les commentaires Facebook ont désormais une appartenance ethnique

Dans un pays où un simple commentaire Facebook peut déclencher une tempête identitaire, experts et autorités découvrent avec inquiétude que la haine voyage désormais plus vite que la fibre optique.

Le Cameroun a longtemps cru que ses querelles identitaires resteraient confinées aux réunions de famille tendues, aux débats politiques de bistrot ou aux palabres de quartier sous un manguier fatigué. Puis sont arrivés Facebook, WhatsApp, TikTok et X. Et soudain, le tribalisme a obtenu ce dont rêvent toutes les idéologies : une connexion illimitée, un bouton « partager » et des internautes insomniaques.

Du 25 au 26 mai à Yaoundé, le ministère des Postes et Télécommunications a accueilli un séminaire consacré à la lutte contre les discours de haine en ligne. Derrière le langage institutionnel et les exposés académiques, un aveu flottait dans l’air : le Cameroun numérique ressemble parfois à une gigantesque dispute familiale retransmise en direct 24 heures sur 24.
Le séminaire, organisé avec l’association ONE NATION, portait un thème presque thérapeutique : « Combattre la haine en ligne : pour un cyberespace camerounais pacifique et inclusif ». Une noble ambition dans un pays où certains fils de commentaires ressemblent à des concours nationaux d’indignation communautaire.

Dans son discours d’ouverture, la ministre Minette Libom Li Likeng a rappelé que les réseaux sociaux sont devenus des espaces de manipulation, de désinformation et de tensions identitaires. � Traduction plus directe : le smartphone camerounais est parfois moins un outil de communication qu’un lance-flammes émotionnel de poche.
Car sur les réseaux sociaux locaux, tout devient désormais affaire d’origine, de région, de communauté ou d’appartenance supposée. Une nomination administrative ? Procès ethnique immédiat. Un débat politique ? Soupçons identitaires garantis. Une simple opinion ? Vérification communautaire obligatoire avant lecture.

Le plus inquiétant n’est même plus la violence des propos. C’est leur banalisation. Les insultes communautaires circulent désormais avec la même légèreté que les vidéos humoristiques ou les recettes de beignets-haricots. Les internautes s’y habituent. Comme si l’outrance était devenue une ponctuation normale du débat public.
Le sociologue Armand Leka Essomba a rappelé une vérité dérangeante : les réseaux sociaux ne créent pas les frustrations, ils les amplifient. � Internet n’a pas inventé les crispations identitaires camerounaises ; il leur a simplement offert des haut-parleurs numériques et une diffusion nationale gratuite.

Et l’algorithme adore le chaos. Plus un contenu choque, plus il circule. Plus il divise, plus il devient visible. Un citoyen nuancé récolte trois « likes » polis ; un provocateur communautaire devient influenceur en une nuit. Dans l’économie numérique contemporaine, la colère est un produit très rentable.
L’expert TIC Beaugas Orain Djoyoum a expliqué comment les mécanismes de viralité et les fameuses « chambres d’écho » enferment les internautes dans des univers où chacun finit par croire que sa communauté est persécutée par toutes les autres. « À force de ne parler qu’à ceux qui pensent pareil, certains internautes transforment progressivement leurs groupes WhatsApp en petites républiques émotionnelles autonomes », explique-t-il.

Et puis il y a les faux comptes. Ces mystérieux patriotes numériques qui apparaissent chaque soir avec des noms improbables, des drapeaux en photo de profil et une passion brûlante pour les théories du complot communautaire. Derrière certains profils anonymes se cachent parfois de simples amateurs de désordre ; derrière d’autres, des stratégies beaucoup plus organisées de manipulation et d’intoxication.
L’ANTIC tente bien de suivre le rythme. L’agence multiplie les actions de veille, de sensibilisation et de détection des contenus dangereux. � Mais la machine numérique va vite. Très vite. Souvent plus vite que les procédures administratives, plus vite que les enquêtes et parfois même plus vite que le bon sens.
Les experts réunis à Yaoundé ont également insisté sur un autre danger : les deepfakes, les montages trompeurs et les contenus générés par intelligence artificielle. Autrement dit, le futur de la manipulation numérique est déjà là. Demain, une vidéo totalement fausse pourrait suffire à déclencher une flambée de tensions avant même que quiconque n’ait le temps de vérifier son authenticité.

Conseils
Au milieu de cette inquiétude générale, le séminaire aura au moins tenté de réintroduire quelques réflexes de survie numérique : vérifier avant de partager, éviter d’amplifier les contenus toxiques, conserver les preuves, signaler les publications haineuses et promouvoir des contre-discours responsables. « Les Camerounais doivent savoir que la propagation des messages haineux est un délit réprimé par la loi et qu’ils ont le droit de se plaindre en cas d’attaque ou d’abus en ligne. Tous, nous sommes appelés à jouer un rôle important dans le processus de construction d’une nation démocratique. Et nous devons, à cet effet, mieux comprendre cette exigence fondamentale de prévention, d’éducation, de sensibilisation, de responsabilisation et de construction d’une culture numérique fondée sur le respect de la dignité humaine, la protection de l’unité nationale et la promotion du vivre-ensemble ». Et là MINPOSTEL de poursuivre : « La lutte contre la haine en ligne doit être pensée comme une action globale. Elle est technique, parce qu’elle suppose de comprendre les plateformes, les mécanismes de diffusion et les outils de veille. Elle est juridique, parce qu’elle repose sur des textes, des procédures et des responsabilités. Elle est éducative, parce qu’elle exige de former les consciences et de développer l’esprit critique. Elle est citoyenne, enfin, parce qu’elle appelle chacun à devenir un acteur de paix, de retenue et de responsabilité dans l’espace numérique. Les réseaux sociaux sont un outil de transformation digitale, un moyen d’information et d’éducation. Ils ne devraient pas devenir, dans notre pays, un vecteur de haine, de crispation des identités, de marginalisation, encore moins un moyen de désinformation et de manipulation des populations ».

Fourre- tout
Des conseils simples, presque naïfs en apparence, mais devenus essentiels dans un univers où beaucoup d’internautes partagent d’abord… et réfléchissent ensuite, parfois jamais. Le plus grave, au fond, est peut-être ailleurs. Derrière chaque publication haineuse se cache souvent un malaise réel : frustrations sociales, sentiment d’exclusion, méfiance envers les institutions, chômage, déclassement ou peur de l’avenir. La haine numérique prospère rarement dans le vide. Elle se nourrit des fissures déjà présentes dans la société.

Grotesque
Le Cameroun découvre ainsi une vérité brutale : le cyberespace n’est pas un monde parallèle. C’est le miroir grossissant du pays réel. Un miroir parfois grotesque, souvent excessif, mais rarement totalement faux. Et pendant que les experts débattent à Yaoundé, les notifications continuent de vibrer dans les poches. Quelque part, en ce moment même, un internaute rédige probablement un commentaire furieux sur une communauté qu’il n’a jamais rencontrée autrement qu’à travers un écran. Un autre s’apprête à partager une rumeur sans la vérifier. Un troisième transformera un simple débat en bataille identitaire nationale. Le danger n’est donc plus seulement technologique. Il devient culturel. À force de consommer quotidiennement la haine comme un divertissement numérique, la société risque de finir par trouver normal ce qui devrait encore scandaliser.
Et c’est peut-être cela, le plus inquiétant : dans certains espaces numériques camerounais, la haine ne crie même plus. Elle plaisante. Elle ironise. Elle fait des mêmes. Puis elle s’installe tranquillement dans les habitudes collectives, jusqu’à devenir presque ordinaire.

Jean -René Meva’a Amougou

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