Tokombéré : des funérailles d’État sur une route oubliée
À Mada Kolkoch, les hommages officiels rendus à Cavaye Yéguié Djibril ont révélé, au-delà du faste républicain, les profondes fragilités infrastructurelles d’une commune restée fidèle au pouvoir depuis des décennies. Entre poussière, coupures d’électricité et attentes sociales inassouvies, les populations interrogent discrètement l’héritage local de l’ancien homme fort du Parlement camerounais.

Mada Kolkoch, dans l’arrondissement de Tokombéré, a vécu le 23 mai dernier une journée inhabituelle. Dès les premières heures de la matinée, pick-up sécuritaires, véhicules administratifs et convois officiels soulèvent d’épais nuages de poussière sur les neuf kilomètres de route en terre reliant la Nationale n°1 au chef-lieu communal. Sous une chaleur sèche, les habitants observent le ballet des autorités venues assister aux funérailles officielles de Cavaye Yéguié Djibril. L’ancien président de l’Assemblée nationale a été élevé à titre posthume à la dignité de Grand Cordon de l’Ordre du Mérite par Paul Biya. La distinction a été remise par son représentant personnel, Théodore Datouo, en présence du Premier ministre Joseph Dion Ngute, de plusieurs membres du gouvernement ainsi que des représentants du Sénat et de l’Assemblée nationale.
Sous les tentes dressées pour l’occasion, les discours se succèdent. Le maire de Tokombéré, Boukar Tikiré, salue « un bâtisseur et homme de fidélité républicaine ». Le secrétaire général adjoint du Rassemblement démocratique du peuple camerounais, Grégoire Owona, évoque « un serviteur loyal du chef de l’État ». Même tonalité du côté de l’Assemblée nationale représentée par Hilarion Etong.
Mais en marge de la cérémonie, c’est une autre réalité qui retient l’attention des habitants. « Regardez cette route. Même pour les motos, c’est difficile pendant la saison des pluies », lance discrètement Moussa, commerçant rencontré à l’entrée de Tokombéré. « Aujourd’hui, plus de 300 véhicules sont passés ici. Pourtant, cette route n’a jamais été bitumée ». Dans plusieurs quartiers traversés par le cortège officiel, les habitants évoquent des difficultés persistantes : enclavement, accès irrégulier à l’électricité et faibles infrastructures publiques. Une situation qui interroge certains riverains au regard du poids politique qu’a représenté pendant plus de trois décennies l’ancien PAN dans l’appareil d’État.
Assise devant sa concession, Aïssatou, mère de famille, raconte les préparatifs ayant précédé les obsèques : « Un poteau électrique était tombé depuis plusieurs semaines. Personne ne venait le réparer. Quand on a annoncé l’arrivée des ministres, les agents de la SOCADEL sont venus rapidement. Pendant quelques jours, on a eu le courant presque normalement. Après les cérémonies, les coupures ont recommencé ». Contacté par Intégration, un responsable local de la société d’électricité reconnaît des « interventions exceptionnelles liées aux exigences sécuritaires et protocolaires de l’événement », tout en évoquant des « contraintes techniques et logistiques récurrentes dans la zone ».
Pour le sociologue Djafarou Saidou, spécialiste des dynamiques de gouvernance en Afrique centrale, ces situations traduisent souvent « un décalage entre la centralité politique de certaines élites et les transformations concrètes des territoires dont elles sont issues ». Selon lui, « les grandes cérémonies officielles rendent visibles, parfois brutalement, les fractures territoriales accumulées au fil des décennies ».
Dans le Mayo-Sava, département marqué à la fois par les défis sécuritaires liés à Boko Haram et par une forte précarité sociale, plusieurs habitants disent espérer que cette mobilisation exceptionnelle des pouvoirs publics ne reste pas sans lendemain. « Nous ne voulons pas seulement voir les autorités pendant les deuils », glisse un enseignant sous anonymat. « Les populations attendent surtout des routes, de l’eau, de l’électricité et des opportunités pour les jeunes ».
À Mada Kolkoch, les funérailles officielles de Cavaye Yéguié Djibril auront ainsi offert l’image contrastée d’un hommage national solennel dans une commune où les attentes de développement demeurent entières.
Tom.



