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L’Afrique à l’épreuve de ses équations invisibles

À Yaoundé, alors que les mathématiques s’invitent dans le débat sur le développement, l’Afrique se retrouve face à une équation simple mais décisive : transformer une discipline perçue comme abstraite en levier concret de souveraineté, d’innovation et de croissance.

« Les mathématiques ne sont pas difficiles, elles sont mal racontées », tranche Cédric Villani, souvent cité dans les débats sur la pédagogie scientifique. Le propos, un brin provocateur, mérite qu’on s’y attarde. Car en Afrique comme ailleurs, l’enseignement des mathématiques reste trop souvent abstrait, déconnecté des réalités quotidiennes. Résultat : l’élève apprend à résoudre des équations, mais rarement à comprendre ce qu’elles changent dans la vie d’un agriculteur, d’un entrepreneur ou d’un urbaniste. « C’est là que le bât blesse. Car les mathématiques, loin d’être une abstraction lointaine, irriguent déjà les économies africaines. Elles optimisent les paiements mobiles, structurent les réseaux de transport, éclairent les politiques de santé publique. Elles sont à l’œuvre dans les start-up de la tech comme dans les champs, là où l’agriculture de précision commence timidement à s’imposer », pose Jonas Teguel, maître de conférences à Yaoundé.

Discrètes, mais décisives
D’où ce paradoxe : jamais les mathématiques n’ont été aussi utiles, et jamais elles n’ont semblé aussi impopulaires. Dans de nombreux systèmes éducatifs, elles continuent de faire figure d’épreuve redoutée, presque initiatique. « Un passage obligé, rarement choisi. Comme si la rigueur faisait peur, ou pire, comme si elle était inutile », explique Martha Mounchili, professeure des lycées basée à Garoua (région du Nord).

À bien écouter, le défi est donc culturel autant que pédagogique. « Il faut cesser de présenter les comme une forteresse réservée à une élite. Les rendre visibles, tangibles, presque familières. Montrer qu’elles ne servent pas seulement à obtenir un diplôme, mais à comprendre et transformer son environnement Bref, les sortir de la salle de classe pour les ramener dans la vie africaine », démontre Victor Kimbeng, chercheur à l’université de Douala.

Sur le plan économique, l’enjeu est autrement plus sérieux. Les pays qui dominent aujourd’hui l’économie numérique sont ceux qui ont investi massivement dans les compétences scientifiques. « Algorithmes, intelligence artificielle, cybersécurité : derrière ces mots se cache une réalité simple : sans bases mathématiques solides, pas de maîtrise technologique. Et sans maîtrise, pas de souveraineté », souligne un enseignant ayant requis l’anonymat.

L’Afrique, qui ambitionne de peser davantage dans les chaînes de valeur mondiales, doit tirer les conséquences de cette évidence. Cela suppose des choix clairs : mieux former les enseignants, moderniser les programmes, encourager les vocations scientifiques, rapprocher universités et entreprises. Et, pourquoi pas, réhabiliter un peu l’image du « matheux », trop souvent caricaturé en solitaire incompris. Des initiatives émergent toutefois. Centres de recherche, incubateurs technologiques, programmes de formation en data science : les signaux sont encourageants. Encore faut-il changer d’échelle. Investir dans la formation des enseignants, moderniser les programmes, renforcer les liens entre universités et entreprises. Et surtout, convaincre que les mathématiques ne sont pas une punition scolaire, mais un passeport.

La conférence de Yaoundé aura le mérite de poser ces questions sans détour. Reste à savoir si elle débouchera sur autre chose que de bonnes intentions. Car, en matière de mathématiques comme de politique publique, tout se joue dans l’exécution. Au fond, il s’agit moins de réconcilier l’Afrique avec les maths que de lui rappeler une évidence : elles sont déjà là, partout. Il serait peut-être temps d’apprendre à les regarder autrement et, qui sait, à les aimer un peu.

À Yaoundé, le 7 mai, une conférence consacrée au rôle des mathématiques dans le développement de l’Afrique s’annonce presque comme une séance de thérapie collective. Car le diagnostic est connu : une relation compliquée, parfois franchement conflictuelle, entre une jeunesse nombreuse et une discipline jugée aride. Et pourtant, à l’heure où le continent revendique sa place dans l’économie du savoir, cette mésentente relève moins du caprice que d’un risque stratégique.
Au fond, la conférence de Yaoundé pose une question simple : peut-on bâtir une économie moderne sans culture scientifique solide ? La réponse tient en une équation élémentaire : sans mathématiques, pas d’innovation durable. Et sans innovation, pas de développement crédible.

Bobo Ousmanou

Inventer le futur…

À Yaoundé, le 7 mai, on parlera de mathématiques. Et pour beaucoup, le mot suffit à provoquer un haussement d’épaules, voire un souvenir douloureux. Trop abstraites, trop difficiles, trop éloignées des réalités. Voilà le procès classique. Et pourtant, c’est peut-être là que se joue une partie décisive de l’avenir de la jeunesse africaine. Alors, cette fois, dans la capitale camerounaise, pas de craie poussiéreuse ni de tableaux austères en perspective, mais une question brûlante : à quoi servent-elles, ici et maintenant, dans une Afrique sommée d’inventer son propre futur ? Derrière les équations, c’est une bataille de souveraineté qui se joue.
Car les maths ne sont pas qu’un langage universel ; elles sont un outil de pouvoir. Qui maîtrise les algorithmes contrôle les flux — financiers, énergétiques, informationnels. Qui comprend les modèles anticipe les crises, optimise les récoltes, planifie les villes. Le reste suit, ou subit. Pendant que d’autres continents industrialisent l’intelligence artificielle et brevettent l’avenir, l’Afrique hésite encore à donner aux sciences dures la place stratégique qu’elles exigent.

Le paradoxe est cruel : jamais le continent n’a compté autant de jeunes, jamais il n’a eu autant besoin de compétences quantitatives, et pourtant les filières scientifiques peinent à attirer, à retenir, à financer. Les mathématiques souffrent d’une réputation d’abstraction inutile, alors même qu’elles irriguent tout : des fintechs de Lagos aux systèmes d’irrigation intelligents du Sahel, des modèles épidémiologiques aux réseaux de transport urbain.
Il est temps de rompre avec cette myopie. Investir dans les mathématiques, ce n’est pas former une élite déconnectée ; c’est outiller une génération capable de transformer les ressources en richesse, les données en décisions, les idées en industries. C’est aussi refuser la dépendance technologique qui condamne à consommer ce que d’autres conçoivent.

Les mathématiques, nouvelle frontière de souveraineté en Afrique

Dans un continent s’intensifie la bataille pour la transformation économique, leur maîtrise dessine une ligne de partage de plus en plus nette entre dépendance et autonomie.

La question n’est plus académique. Elle est stratégique. « Les mathématiques sont au cœur des technologies qui structurent le monde contemporain », rappelle Dr Hubert Mani Tamba Nti. A en croire l’universitaire camerounais, « le continent le sait, mais peine à traduire cette évidence en politiques publiques ambitieuses ». Il poursuit : « la dépendance est déjà là. Logiciels importés, plateformes étrangères, modèles économiques conçus ailleurs : l’Afrique consomme des solutions qu’elle ne produit pas. Une situation qui, à terme, limite sa capacité à décider pour elle-même ». Et pour Victor Kimbeng, « celui qui ne maîtrise pas les algorithmes subit les règles du jeu Résultat : un goulot d’étranglement dans des secteurs pourtant clés », résume un chercheur en data science basé à Yaoundé.

Une formule lapidaire, mais difficile à contester. Pourtant, les signaux faibles existent. Des pôles d’innovation émergent, des formations en intelligence artificielle se développent, des chercheurs africains s’illustrent à l’international. « Le potentiel est immense, mais il faut changer d’échelle », insiste Billy Awouafack, inspecteur pédagogique à la retraite, qui plaide pour un investissement massif dans l’éducation scientifique. « C’est là que se joue la véritable souveraineté. Non pas dans les discours, mais dans la capacité à produire des connaissances, à développer des outils, à imposer ses propres standards. Investir dans les mathématiques, ce n’est pas former une élite hors-sol. C’est construire une infrastructure invisible, mais décisive, qui irrigue l’ensemble de l’économie », dit-il.

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