Faune sauvage : Guerre déclarée aux mafias du braconnage

Face à des réseaux criminels de plus en plus sophistiqués, le Cameroun veut désormais traquer le trafic d’espèces protégées comme une véritable criminalité organisée, au même titre que les grands trafics transnationaux.

Le fusil du braconnier n’est plus l’unique menace qui pèse sur la faune camerounaise. Derrière chaque défense d’éléphant saisie, chaque cargaison d’écailles de pangolin interceptée ou chaque trophée animal découvert aux frontières se dessine désormais une mécanique criminelle complexe, alimentée par des réseaux transnationaux, des circuits financiers occultes et des complicités multiples.
Au ministère des Forêts et de la Faune (MINFOF), le constat est largement partagé : le trafic d’espèces sauvages a changé de dimension. « Nous ne sommes plus face à des actes isolés commis par quelques chasseurs clandestins. Les enquêtes révèlent souvent l’existence de chaînes organisées impliquant collecteurs, transporteurs, intermédiaires et acheteurs internationaux », confie une source proche du dossier.
Le Cameroun, qui abrite une part importante de la biodiversité du Bassin du Congo, figure parmi les pays les plus exposés au commerce illégal de produits fauniques. Éléphants de forêt, gorilles, chimpanzés, pangolins ou encore perroquets gris du Gabon restent des cibles privilégiées pour des trafiquants capables d’exploiter la porosité des frontières et l’immensité des espaces forestiers.
Selon plusieurs responsables du secteur, les outils juridiques traditionnels montrent aujourd’hui leurs limites face à des réseaux dont les ramifications dépassent largement les zones de chasse. « Lorsqu’un trafiquant est arrêté, il ne représente souvent qu’un maillon de la chaîne. Les véritables commanditaires demeurent parfois hors d’atteinte. C’est précisément ce que nous voulons corriger », explique une autre source au sein du ministère. L’idée désormais défendue consiste à aligner la lutte contre le trafic des espèces protégées sur les mécanismes utilisés contre d’autres formes de criminalité organisée. Cela impliquerait un recours accru aux investigations financières, à la coopération judiciaire internationale et au démantèlement des réseaux plutôt qu’à la seule arrestation des exécutants.
Pour les spécialistes de la conservation, cette évolution traduit une prise de conscience tardive mais nécessaire. Le commerce illégal de la faune sauvage génère des revenus considérables à l’échelle mondiale et figure parmi les trafics illicites les plus lucratifs, aux côtés de la drogue, des armes ou de la traite des êtres humains. Dans ce contexte, les groupes criminels exploitent les failles institutionnelles et les écarts de législation entre les pays.
Au Cameroun, les autorités affirment déjà renforcer les opérations conjointes avec les forces de sécurité et les partenaires internationaux. Les saisies réalisées ces dernières années témoignent d’une activité persistante des réseaux, malgré les campagnes de sensibilisation et les actions répressives. Le changement de vocabulaire n’est pas anodin. Il traduit une bascule stratégique : la faune n’est plus seulement un enjeu de conservation, mais un terrain d’économie criminelle globale.
Au Cameroun, cette évolution épouse une doctrine déjà en construction. La Stratégie nationale de lutte contre le braconnage et la criminalité faunique 2020-2030, rendue exécutoire en 2022, acte une rupture : le trafic d’espèces sauvages est désormais pensé comme une criminalité hybride, nourrie par la corruption, les flux transfrontaliers et les fragilités sécuritaires régionales. Autrement dit, un système.
Les limites des approches antérieures sont explicitement reconnues. Depuis 2005, les dispositifs de contrôle forestier et faunique ont permis des avancées, mais jugées insuffisantes face à la sophistication des filières. Les cargaisons ont changé de forme, les itinéraires aussi. Les réseaux, eux, se sont professionnalisés.
Mais le défi demeure immense. Dans certaines zones reculées, le manque de moyens logistiques, l’étendue des territoires à surveiller et les difficultés socio-économiques continuent d’alimenter le phénomène. Pour plusieurs observateurs, la répression ne pourra produire des résultats durables sans un accompagnement des communautés riveraines, souvent confrontées à la pauvreté et à l’absence d’alternatives économiques.
Au MINFOF, on insiste néanmoins sur la nécessité d’un changement de regard. « La protection de la faune ne relève plus uniquement de la conservation. Elle touche désormais à la sécurité, à l’économie et à la souveraineté des États », résume une source ministérielle.
Derrière cette nouvelle doctrine se joue en réalité une bataille plus vaste : celle de la préservation du patrimoine naturel africain face à des organisations criminelles dont les ambitions dépassent largement les frontières des aires protégées. En érigeant le trafic d’espèces protégées au rang de criminalité organisée, le Cameroun espère frapper plus haut dans la chaîne et s’attaquer enfin aux véritables architectes de ce commerce clandestin.
Rémy Biniou



