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Fete du travail au Cameroun : derrière les défilés, le travail décent demeure une éternelle promesse

Pendant que le ministre Owona convoque le « dialogue vrai », les journalistes touchent 75 000 FCFA par mois, les agents du bâtiment travaillent sans filet et l’informel avale les trois quarts de la main-d’œuvre nationale. Le 140ème anniversaire de la fête du Travail n’a rien changé à l’équation.

Des travailleurs au défilé du 1er mai au boulevard du 20 mai à Yaoundé

Au Boulevard du 20 mai à Yaoundé, ce 1er mai avait des airs de célébration nationale. Uniformes repassés, syndicats alignés, discours officiels et slogans sur le « travail décent » se succédaient sous les regards des autorités. À quelques kilomètres de là pourtant, dans les rues de Mvog-Mbi et sur plusieurs chantiers privés de la capitale, le quotidien de nombreux travailleurs racontait une tout autre réalité.

Dans une petite rédaction de presse privée installée au deuxième étage d’un immeuble discret du centre-ville, un journaliste de 38 ans, qui préfère garder l’anonymat, raconte douze années de carrière marquées par l’incertitude. « Je touche 75 000 FCFA par mois. Je n’ai jamais été déclaré à la CNPS. Si je tombe malade ou si je vieillis, je ne sais pas ce que je deviendrai », confie-t-il, ordinateur portable ouvert sur une table en bois usée.

Dans le secteur des médias, cette situation est loin d’être isolée. Selon plusieurs acteurs professionnels, une partie importante des journalistes exerçant dans le privé travaille en dehors des standards conventionnels. « Quand un journaliste vit dans la précarité permanente, il devient vulnérable à toutes sortes de pressions », analyse Jessica Ferring, journaliste et consultante médias basée à Douala. Pour elle, la question salariale dépasse le simple cadre social. « Cela touche directement à la qualité de l’information et à l’indépendance éditoriale ».

Plus loin, au lieu-dit Odza, sur un chantier immobilier en périphérie de la capitale, plusieurs ouvriers travaillent sous une chaleur étouffante. Aucun casque visible, encore moins de harnais de sécurité sur les échafaudages. « Ici, si tu refuses les conditions, quelqu’un d’autre prend ta place », explique Moussa, 29 ans, maçon originaire de Maroua, installé à Yaoundé depuis quatre ans. Payé à la journée, il affirme ne bénéficier d’aucune assurance ni contrat formel.

Le constat est similaire dans plusieurs marchés urbains. Au marché Mokolo, Clarisse Malang, commerçante de produits vivriers, dit n’avoir jamais bénéficié d’une quelconque couverture sociale. « Nous travaillons tous les jours, mais personne ne parle de nous dans les réunions officielles », lâche-t-elle entre deux clients. Selon les estimations régulièrement reprises par les institutions économiques internationales, plus de 70 % de la population active camerounaise évoluerait dans le secteur informel, un espace où les mécanismes de protection sociale restent faibles ou inexistants.

Interrogé à l’occasion du 1er mai, le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Grégoire Owona, a une nouvelle fois insisté sur la nécessité d’un « dialogue social vrai » entre employeurs, travailleurs et pouvoirs publics. Le membre du gouvernement reconnaît que « des efforts restent à faire dans l’application effective de la réglementation ». Mais sur le terrain, plusieurs travailleurs interrogés disent ne percevoir aucun changement concret.

Pour le politologue et spécialiste des politiques publiques, le Docteur Médjéyé, basé à Yaoundé, le problème est structurel. « Le Cameroun dispose d’un arsenal juridique relativement fourni en matière de droit du travail. Le véritable défi se situe dans l’application, le contrôle et la capacité institutionnelle à couvrir l’ensemble du territoire », explique-t-il. Derrière les discours institutionnels, la question du travail décent renvoie aussi à des enjeux économiques plus larges : croissance urbaine rapide, faiblesse de l’industrialisation, chômage des jeunes diplômés et expansion continue de l’économie informelle.
Soixante-quatre ans après l’indépendance, le Cameroun continue ainsi d’afficher une ambition sociale forte dans ses textes officiels. Mais pour de nombreux travailleurs rencontrés ce 1er mai, entre les cérémonies officielles et la réalité quotidienne, l’écart demeure profond.

Tom.

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