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Max Makan Ndjoh : « l’Afrique doit passer de l’intégration déclarée à l’intégration productive»

À l’approche de l’AAM 2026, l’économiste spécialiste du commerce africain, Max Makan Ndjoh analyse les limites de l’intégration actuelle et les conditions d’une véritable souveraineté économique du continent.

Max Makan Ndjoh

L’Afrique multiplie les cadres d’intégration depuis plusieurs décennies. Peut-on dire que ce processus a atteint ses limites?

Il ne s’agit pas de dire que l’intégration africaine est un échec, ce serait faux et injuste. Les progrès institutionnels sont réels : zones de libre-échange régionales, unions économiques, harmonisation progressive des règles commerciales, et aujourd’hui la ZLECAf. Le problème, c’est que cette intégration est restée très largement formelle. Elle a produit des textes, mais pas encore suffisamment de transformation économique.
Ce que l’on observe, c’est une dissociation entre l’intégration juridique et l’intégration productive. Les États se sont mis d’accord sur des principes, mais les économies restent peu connectées dans les faits. Les chaînes de valeur sont encore fragmentées, et les échanges intra-africains demeurent faibles.

C’est précisément ce que veut adresser l’AAM 2026. En quoi cet événement est-il important dans ce contexte ?

L’AAM 2026 arrive à un moment stratégique. Le discours qu’il porte (« L’Afrique a les outils d’intégration. Il est temps de les mettre au service de la production et du commerce ») est révélateur d’un changement de paradigme.
On ne parle plus uniquement d’intégration comme objectif en soi, mais comme instrument. L’enjeu devient : comment ces outils peuvent-ils produire de la richesse réelle ? Comment peuvent-ils soutenir l’industrialisation, l’emploi et la souveraineté économique ?

C’est un déplacement important. Pendant longtemps, l’intégration était une fin politique. Aujourd’hui, elle est de plus en plus perçue comme un moyen économique.

Vous parlez de souveraineté économique. Que recouvre exactement cette notion dans le contexte africain ?

La souveraineté économique ne signifie pas autarcie. Il ne s’agit pas de se couper du monde, mais de réduire les dépendances critiques. Aujourd’hui, beaucoup d’économies africaines dépendent fortement des importations pour les biens industriels, les technologies, parfois même l’alimentation transformée.
Cela crée une vulnérabilité structurelle. En cas de choc externe (crise logistique, inflation mondiale, tensions géopolitiques les économies) africaines subissent fortement les conséquences.
La souveraineté économique consiste donc à renforcer la capacité de produire localement, de transformer les ressources sur place et de maîtriser une partie des chaînes de valeur essentielles.

Pourquoi l’intégration actuelle ne suffit-elle pas à atteindre cet objectif ?

Parce qu’elle est incomplète sur le plan productif. On a facilité les échanges, mais sans transformer suffisamment les structures de production. Résultat : on échange davantage, mais surtout des matières premières contre des produits finis.
C’est une intégration déséquilibrée. Pour qu’elle devienne un levier de souveraineté, il faut qu’elle s’accompagne d’industrialisation régionale.

Or, industrialiser à l’échelle continentale suppose des conditions très concrètes : énergie fiable, infrastructures logistiques, financement de long terme, stabilité réglementaire et coordination politique.

Justement, quels sont les principaux freins à cette transformation ?

Ils sont bien identifiés. D’abord, les infrastructures. Le coût du transport en Afrique reste élevé, ce qui réduit la compétitivité des échanges intra régionaux.
Ensuite, la fragmentation réglementaire. Malgré les accords, les normes techniques, fiscales et douanières restent parfois divergentes.

Troisièmement, le financement. Les PME industrielles ont encore un accès limité au crédit long terme.
Enfin, il y a un enjeu de coordination politique. L’intégration suppose des arbitrages partagés, parfois au détriment de priorités nationales immédiates.

L’AAM 2026 peut-il réellement changer la donne ?

Un événement seul ne change pas une structure économique. Mais il peut jouer un rôle d’accélérateur. L’intérêt de l’AAM 2026 est de réunir les acteurs clés : États, banques de développement, investisseurs, secteur privé.
Si ce type de plateforme permet de faire converger les priorités notamment sur les chaînes de valeur régionales alors elle peut contribuer à une dynamique plus cohérente.
Mais tout dépendra de la capacité à dépasser les déclarations générales pour aller vers des engagements concrets.

La ZLECAf est souvent présentée comme une révolution. Est-elle suffisante ?

Elle est nécessaire, mais pas suffisante. La ZLECAf crée un cadre de marché unifié, ce qui est fondamental. Mais un marché ne produit pas automatiquement de l’industrialisation. Sans politique industrielle coordonnée, sans infrastructures adaptées et sans stratégies de production, elle risque de rester un espace commercial amélioré, mais pas une transformation structurelle.

Certains parlent d’un retard industriel structurel du continent. Partagez-vous ce diagnostic ?

Je parlerais plutôt d’un potentiel sous-exploité. L’Afrique dispose de ressources naturelles importantes, d’une population jeune et d’un marché intérieur en croissance rapide. Le problème, ce n’est pas l’absence d’atouts, mais leur faible transformation en capacité productive intégrée. Le continent exporte encore trop de matières premières brutes et importe trop de produits finis. Tant que cette structure ne change pas, la souveraineté économique restera limitée.

Quelles seraient les priorités pour inverser cette tendance ?

Trois priorités me semblent essentielles. Premièrement, l’énergie. Sans énergie abondante et stable, il n’y a pas d’industrialisation.
Deuxièmement, les infrastructures logistiques : routes, ports, corridors ferroviaires. Troisièmement, le financement industriel, notamment pour les PME et les industries intermédiaires. À cela s’ajoute un point central : la coordination régionale des politiques industrielles.

Peut-on parler d’un tournant pour l’Afrique ?

Nous sommes dans une phase de transition. Les outils existent, les diagnostics sont connus, les ambitions sont affirmées. La question est désormais celle de la mise en œuvre. L’Afrique n’est plus au stade de la conception de l’intégration. Elle est au stade de sa transformation économique réelle.

Dernière question : quel est l’enjeu fondamental derrière cette dynamique ?

L’enjeu est simple : passer d’un continent intégré sur le papier à un continent souverain dans les faits. C’est-à-dire un continent capable de transformer ses ressources, de produire ses biens essentiels, et de peser dans les chaînes de valeur mondiales. L’AAM 2026 s’inscrit dans cette trajectoire. Mais la souveraineté économique ne se décrète pas. Elle se construit, pas à pas, dans l’industrie, les infrastructures et la capacité collective à produire ensemble.
L’AAM 2026 met l’accent sur la transformation de l’intégration africaine en puissance économique.

Quelles sont concrètement les opportunités pour la CEMAC dans cette nouvelle dynamique?

La CEMAC se trouve probablement à un moment décisif de son histoire économique. Pendant longtemps, l’Afrique centrale a été perçue comme une région riche en ressources naturelles mais insuffisamment intégrée sur le plan productif. Or, les réflexions portées par l’AAM 2026 changent la perspective. La question n’est plus de savoir si l’intégration est nécessaire, mais comment la transformer en levier de création de richesse.

La première opportunité concerne l’industrialisation. La sous-région dispose d’importantes ressources minières, forestières, agricoles, pétrolières et gazières. Jusqu’à présent, une grande partie de ces ressources est exportée à l’état brut. La dynamique impulsée par la ZLECAf et soutenue par Afreximbank ouvre la possibilité de développer des chaînes de valeur régionales capables de transformer localement ces matières premières avant leur exportation ou leur commercialisation sur le marché africain.
La deuxième opportunité réside dans l’intégration logistique. La position géographique de la CEMAC lui permet de devenir une plateforme stratégique entre l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe. Les investissements dans les corridors routiers, ferroviaires et portuaires pourraient renforcer la circulation des marchandises et réduire les coûts du commerce régional, qui demeurent aujourd’hui parmi les principaux freins à la compétitivité.

Troisièmement, la région dispose déjà d’un avantage que beaucoup d’autres espaces économiques africains recherchent encore : une monnaie commune et des institutions communautaires établies. Cette stabilité monétaire constitue un atout pour attirer les investissements et faciliter les échanges intracommunautaires. Dans le contexte de la souveraineté économique africaine, cet acquis peut devenir un facteur de différenciation majeur.

L’AAM 2026 représente également une opportunité de mobilisation des financements. Les besoins en infrastructures, en énergie et en industrialisation sont considérables. Les discussions qui se tiendront autour d’Afreximbank peuvent permettre à la CEMAC de mieux positionner ses projets stratégiques auprès des investisseurs institutionnels et des partenaires financiers du continent.
Enfin, la plus grande opportunité est peut-être d’ordre politique. La souveraineté économique africaine ne se construira pas uniquement à l’échelle nationale. Elle passera par des ensembles régionaux capables de coordonner leurs politiques industrielles, énergétiques et commerciales. La CEMAC dispose déjà des instruments institutionnels nécessaires. Le défi consiste désormais à les utiliser pour produire davantage, commercer davantage et créer davantage de valeur sur le territoire communautaire.
En définitive, l’AAM 2026 rappelle à la CEMAC qu’elle possède déjà une partie des outils de son décollage économique. La véritable question n’est plus celle des ressources ou des institutions, mais celle de leur mise en cohérence au service d’une ambition commune : faire de l’Afrique centrale un acteur productif et compétitif dans la nouvelle économie africaine.

Propos recueillis par JRMA

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