Afrique centrale : le Cameroun au cœur de la nouvelle manœuvre sécuritaire américaine
En recevant le Général John William Brennan Jr., Paul Biya confirme que le Cameroun est devenu un pilier stratégique de l’implantation militaire des États-Unis dans la guerre contre Boko Haram et l’instabilité sahélienne.

Sous les lustres tamisés du Palais de l’Unité, la rencontre entre Paul Biya et le Général John William Brennan Jr. dépassait largement le cérémonial diplomatique. Jeudi 7 mai au soir, c’est toute la profondeur du partenariat sécuritaire entre le Cameroun et les États-Unis qui s’est rappelée aux équilibres fragiles de l’Afrique centrale. Derrière les formules convenues sur la lutte contre Boko Haram, se dessinait surtout le visage d’une présence militaire américaine ancienne, discrète et désormais stratégique dans le golfe de Guinée comme au Sahel.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, Washington a progressivement étendu son empreinte sécuritaire sur le continent africain. Bases de drones au Niger, coopération logistique, partage du renseignement, formations spéciales : les Etats-Unis ont construit une toile militaire destinée à contenir l’expansion des groupes jihadistes. Créé en 2007, l’USAFRICOM est devenu le pivot de cette stratégie. Pour le politologue camerounais Ghislain Mvogo, « le Cameroun est aujourd’hui perçu comme une digue sécuritaire dans une région où plusieurs Etats vacillent ». La formule résume l’importance prise par Yaoundé dans les calculs géopolitiques américains.
Le Cameroun occupe en effet une position singulière. Frontière avec le Nigeria, ouverture sur le golfe de Guinée, proximité du Tchad et de la Centrafrique : le pays apparaît comme un verrou territorial dans un arc d’instabilité qui s’étend du lac Tchad aux confins sahéliens. Depuis plus de dix ans, les forces américaines soutiennent discrètement les opérations camerounaises contre Boko Haram à travers des équipements, du renseignement satellitaire et la formation des unités d’élite. Dans l’Extrême-Nord, cette coopération a renforcé les capacités de surveillance d’une zone devenue hautement sensible.
Pour l’analyste sécuritaire Marc Tchouani, « Washington cherche désormais à consolider ses derniers points d’appui fiables en Afrique francophone ». Car le contexte régional a profondément changé. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont éloignés des partenaires occidentaux, tandis que l’influence russe progresse dans plusieurs capitales sahéliennes. Dans ce paysage mouvant, Yaoundé devient pour les Etats-Unis un partenaire qu’il faut préserver avec prudence.
Mais cette proximité nourrit aussi des interrogations. Jusqu’où peut s’étendre l’ancrage militaire américain sans fragiliser la souveraineté des Etats africains ? Certains observateurs redoutent une dépendance sécuritaire croissante. D’autres estiment au contraire que sans l’appui technologique américain, plusieurs pays auraient déjà perdu le contrôle de territoires entiers face aux groupes armés.
Au Cameroun, la menace demeure réelle. Boko Haram a certes perdu sa puissance de conquête, mais les attaques ponctuelles, les enlèvements et les incursions meurtrières continuent d’endeuiller l’Extrême-Nord. La guerre ressemble désormais à une braise persistante sous la poussière sahélienne. Dans les villages frontaliers, les habitants vivent encore au rythme des alertes et des nuits sans sommeil.
À 93 ans, Paul Biya poursuit sa diplomatie de l’équilibre. Recevoir un haut responsable de l’USAFRICOM sans triomphalisme relève d’une stratégie constante : coopérer avec les grandes puissances tout en évitant l’image d’un alignement absolu. Car derrière les poignées de main et les mots feutrés du Palais de l’Unité, flotte une évidence plus grave : l’Afrique centrale est redevenue un théâtre majeur des rivalités mondiales, et le Cameroun avance désormais au milieu des tempêtes. Dans les couloirs feutrés du pouvoir, les généraux échangent cartes, rapports et silences stratégiques pendant que, loin des salons climatisés de Yaoundé, les soldats continuent de surveiller les pistes poussiéreuses de l’Extrême-Nord. Le vent chaud venu du Sahel rappelle chaque nuit que la paix demeure fragile, suspendue entre alliances étrangères, souveraineté nationale et peur diffuse des populations sous tension…
Jean -René Meva’a Amougou



