DISCOURS DE HAINE AU CAMEROUN : entre arsenal juridique et défi d’application
Sept ans après le début de la crise anglophone et près de sept ans après l’adoption de la loi réprimant le tribalisme et les discours de haine, les propos stigmatisants continuent de prospérer sur les réseaux sociaux et dans certains espaces médiatiques. Sur le terrain, citoyens, juristes et acteurs institutionnels s’accordent sur un constat : la loi existe, mais son efficacité reste au cœur des interrogations.

Garoua. Dans un café du quartier Chinois, les conversations tournent rapidement autour de la politique nationale. Sur les téléphones portables, les publications Facebook et les débats diffusés en direct sur certaines chaînes privées alimentent les discussions. « Aujourd’hui, il suffit d’un message publié le matin pour enflammer les réseaux toute la journée », constate Armand Goni, étudiant en sociologie. « On voit régulièrement des attaques contre des communautés entières, des régions ou des groupes politiques ».
Le phénomène n’est pas nouveau. Mais à l’approche des prochaines échéances électorales, plusieurs observateurs notent une recrudescence des discours identitaires et des invectives à caractère ethnique ou régional dans l’espace public. Pourtant, le Cameroun dispose depuis décembre 2019 d’un cadre juridique spécifique. La loi relative à la répression des actes de tribalisme, de sécession, des discours et propos haineux prévoit des sanctions pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et de lourdes amendes, notamment pour les responsables politiques, les agents publics ou les professionnels des médias reconnus coupables de tels faits.
Au marché Central de Garoua, Nafissa, commerçante de 39 ans, estime que les discours de haine produisent des effets réels dans les relations sociales. « Quand des personnalités influentes tiennent certains propos, cela finit par avoir des conséquences dans les quartiers, dans les familles ou sur les lieux de travail », affirme-t-elle. Dans les régions affectées par les crises sécuritaires, la question apparaît encore plus sensible. « Les mots peuvent précéder les violences », souligne-t-elle. « Les stigmatisations récurrentes alimentent parfois les frustrations et renforcent les logiques de méfiance entre communautés ».
Pour le juriste et enseignant de droit public Alain Bila, le principal enjeu réside moins dans l’existence de la loi que dans sa mise en œuvre. « L’efficacité d’un texte juridique se mesure à sa capacité à être appliqué de manière prévisible et équitable », explique-t-il. « Dans toutes les démocraties, la lutte contre les discours de haine suppose une articulation délicate entre la protection de la cohésion sociale et le respect des libertés publiques ».
Cette question de l’équilibre est également évoquée par plusieurs organisations de la société civile. Abdou Pierre, responsable d’ONG spécialisée dans la prévention des conflits estime que la réponse ne peut être uniquement répressive. « Les sanctions sont nécessaires lorsqu’il y a infraction, mais elles doivent être accompagnées d’un important travail d’éducation citoyenne, notamment auprès des jeunes très présents sur les réseaux sociaux », plaide-t-il. La Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme mène depuis plusieurs années des campagnes de sensibilisation sur le vivre-ensemble. Son action est régulièrement mise en avant par les pouvoirs publics comme un levier de prévention des tensions identitaires.
Toutefois, plusieurs analystes soulignent que la persistance des discours haineux traduit des fractures plus profondes. « Les discours de haine ne naissent pas dans le vide », observe Abdou Pierre. « Ils prospèrent souvent sur des frustrations sociales, des perceptions de marginalisation ou des rivalités politiques. Les combattre durablement suppose également de s’attaquer aux causes qui les alimentent ».
Dans un contexte marqué par les défis de l’emploi, les tensions liées aux crises sécuritaires et l’intensification du débat politique, la question demeure centrale. Au-delà des textes et des campagnes de sensibilisation, de nombreux Camerounais attendent désormais des mécanismes capables de garantir une application impartiale de la loi et de renforcer la confiance dans les institutions. Car pour beaucoup, la lutte contre les discours de haine ne se résume pas à la sanction des excès verbaux. Elle constitue aussi un test de la capacité du pays à préserver la cohésion nationale dans un environnement politique et social de plus en plus polarisé.
Tom.



