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François Bingono Bingono : « La respectabilité arrive avec l’autonomie chez les Ekang »

Le patriarche François Bingono Bingono a assumé le 30 mai 2026, à Mbalmayo, la responsabilité de la transmission des savoirs ancestraux. C’était à la faveur de la rencontre culturelle des fils et filles Ekang, sous l’égide de l’Association Bia Bia Ekang. Ce dernier y a remis au goût du jour l’importance des valeurs de travail et d’autonomie, même dans un contexte social en mutation.

Vous abordez la question de la maturité et de la reconnaissance sociale chez les Ekang. À quoi faites-vous allusion ?
Ce qu’il faut d’abord retenir, c’est que l’Ekang, comme le Bantou, a de l’individu en société la respectabilité que lui-même a illustrée. Ce n’est pas parce qu’on est homme, vieux, garçon ou femme qu’on a du respect. Voici la stratification des êtres humains chez l’Ekang. Au bas de l’échelle, nous avons « Mongo », l’enfant qui est un être en devenir, on ne sait pas s’il sera un ministre, un chef d’État, un braqueur ou un kidnappeur. Il est donc au bas de l’échelle parce qu’il est en devenir. Un peu plus haut, on a « Minga », la femme. On lui reconnait beaucoup d’intelligence mais une force physique protectrice limitée. C’est pour ça qu’elle est en deuxième position. Au-dessus de la femme maintenant, c’est « Fam », l’homme. On lui reconnait une force protectrice brute, mais il est épidermique. Là où la langue française présente quelques lacunes, c’est que tout ne s’arrête pas là. Il y a une strate au-dessus, elle est suprême. C’est la catégorie du « Môt ». Elle n’a pas d’équivalent en français. C’est comme qui dirait l’humain, mais ce n’est pas exactement ça. C’est qui le môt ? Un enfant exceptionnel est retranché de la catégorie ordinaire parce qu’on dit de lui : « a mongo ni ya ne môt (cet enfant est un môt) ». On le met au sommet et là où siègent les anciens, cet enfant a droit de cité. Une femme qui réalise de hauts faits dans la communauté, on dit d’elle « a minga ni ya ne môt ». On l’enlève du groupe des femmes ordinaires pour la mettre au sommet et elle a le droit de siéger quand siègent les enfants ? En revanche un jeune homme de 80 ou 90 ans qui n’a jamais eu de femmes, pas de maison, pas de plantation, il vivote comme un simple air. Malgré ses 80, 90 ans, on n’a aucun respect pour lui. On dit de lui «a won môt ye na zézé môt (ce vieillard est un Vaurien)» et lors des assises communautaires, il a beau lever le doigt, jamais on ne lui passera la parole.

Qu’en est-il du critère de considération ?
Tous les garçons passaient par le rite de passage Sô. À la dernière étape, quand on passe de l’état d’adolescent à l’état d’adulte, on allait vous désigner un espace forestier quelque part où vous deviez bâtir votre village. Il bâtit son village en détruisant la forêt. Le jour où il pose sa première toiture en terminant sa première maison, il est acclamé à l’Essani dans ce rituel de triomphe. Il épouse sa femme et il devient «minda » (chef de famille). La responsabilité et la respectabilité arrivent donc parce qu’il vit déjà en autonomie. Il est parti du giron paternel pour s’assumer. Si on transposait par rapport à la vie moderne, le petit garçon qui a cessé de téter le sein de sa mère. Est allé à l’école, trouve un moyen autonome de se prendre en charge. Il quitte la maison familiale parce qu’il n’était pas permis dans le temps que le garçon vienne coucher les jeunes filles avec lesquelles il veut se fiancer dans la maison paternelle. Donc dès qu’on a déjà un emploi et un gagne-pain, on est supposé quitter la maison paternelle pour aller s’assumer. Le critère de respectabilité comprend donc le fait de se prendre en main.

Vous parlez du rite de passage. Comment cela se faisait-il ?
Le rite Sô avait des étapes, une étape mineure et une étape majeure. La dernière était consacrée à la formation des guerriers, des gens susceptibles de protéger la communauté et le village, des gens capables d’exprimer la solidarité, l’accueil, le respect de l’aîné, mais c’étaient au départ de bons soldats. Il y avait donc des épreuves drastiques et quelques fois il y avait mort d’hommes. Si votre garçon ne résistait pas aux épreuves du Sô, c’était la honte de la famille. Il fallait donc tout faire pour traverser toutes les étapes. On ne pouvait pas en sortir sans blessures, mais il ne fallait ni crier ni pleurer.

En est-il de même chez la jeune fille ?
Chez la jeune fille, je vais rappeler ce qui se passait dans le temps. Ekotto et Oyono sont de grands amis. Ekotto dit à son ami Oyono : « Pour que nous scellions par le sang notre alliance, ma femme est enceinte. Si elle donne naissance à une fille, ce sera ta femme. » Sitôt qu’on avait sevré ce bébé-là, c’est la favorite d’Oyono qui élevait cette jeune fille. Il n’y avait pas de mariage précoce. On l’élevait, elle savait que c’est sa mère et c’est plus tard qu’elle comprendra qu’elle est déjà en mariage. Il n’y avait pas de mariage précoce parce que la favorite qui l’élève attend que ses seins soient entièrement formés. On attendait qu’elle ait eu au moins deux successions de menstruation ; alors elle disait à son mari : tes provisions d’ici sont déjà à point, tu peux consommer ton repas. Pendant ce temps, la mère l’éduque de telle manière qu’elle sache comment on entretient un homme, les mis de celui qui sera le mari. Quel genre de rapports est-ce qu’il faut entretenir avec la grande famille élargie et autres ? Cette fille-là, le jour où elle se marie, elle exprime ces leçons-là, c’est en cela qu’on lui doit de la respectabilité. Dans la société Ekang, aucun homme n’a de respectabilité ni d’honorabilité s’il n’a de femme chez lui. Et aucune femme n’a ni respect, ni honorabilité, ni protection si elle n’est sous un toit.

Les dernières statistiques montrent qu’il y a sept milliards d’habitants aujourd’hui. De ces 7 milliards, il y a pratiquement quatre milliards de femmes pour moins de 3 milliards d’hommes. Comment faire pour que ce trop-plein de femmes ait de la respectabilité et de la protection ? C’est là qu’intervient la polygamie. La nature l’impose. Quand on nomme une femme sous-préfet dans un village la première question que les villageois posent c’est que celle-ci est la femme de qui? Si elle n’est pas mariée, même le dernier creuseur de caniveaux estime qu’il peut la courtiser. Une femme est nommée ministre, on demande, c’est la femme de qui ? Mais le critère de responsabilité s’impose aussi pour atteindre la respectabilité. Quand deux femmes s’engueulent, tu entends seulement l’une dire à l’autre que : « Depuis que tu es dans ce village, montre-moi un champ que tu as déjà cultivé. » Donc le travail est une valeur commune.

Les temps et les cadres de vie changent aujourd’hui. Comment pérenniser ces valeurs ?
On n’est pas obligé de retourner aux mêmes critères de respectabilité et d’honorabilité que dans le temps. En valeur absolue, ce sont les mêmes valeurs : être capable de s’assumer, d’avoir sa propre résidence. C’est la même chose, le contexte historique n’est plus le même mais l’autonomisation de l’individu reste et le critère de respectabilité a toujours toute sa place.

Interview menée par
Louise Nsana

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