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Yvon Sana Bangui : « la stabilité financière est un bien commun africain»

Entretien avec, président de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), à l’occasion de la réunion du Collège des superviseurs bancaires africains (CSBA) tenue à Yaoundé.

Pourquoi cette rencontre des superviseurs bancaires africains à Yaoundé est-elle importante à ce moment précis ?
Parce que nous sommes à un moment charnière. Le système bancaire africain connaît aujourd’hui des mutations d’une ampleur inédite. La digitalisation des services financiers, la montée en puissance des fintechs, l’émergence de nouveaux acteurs technologiques, mais aussi l’interconnexion croissante des économies africaines redessinent profondément le paysage financier du continent.

Dans un tel environnement, les risques évoluent aussi rapidement que les opportunités. Les superviseurs bancaires doivent donc adapter leurs méthodes de travail. Nous ne pouvons plus nous contenter d’une surveillance cloisonnée ou strictement nationale. Les défis auxquels nous sommes confrontés sont désormais transfrontaliers. Cette rencontre de Yaoundé intervient précisément au moment où nous devons renforcer nos mécanismes de coopération afin d’anticiper les vulnérabilités plutôt que d’attendre qu’elles se transforment en crises.

Vous insistez beaucoup sur la coopération entre régulateurs. Pourquoi est-elle devenue si essentielle ?
Parce que le secteur bancaire africain a profondément changé. Aujourd’hui, plusieurs groupes bancaires sont présents dans de nombreux pays à la fois. Certains établissements opèrent simultanément en Afrique centrale, en Afrique de l’Ouest, en Afrique australe ou en Afrique de l’Est.

Cette réalité crée une interdépendance nouvelle. Une difficulté rencontrée dans une juridiction peut rapidement produire des effets dans d’autres marchés. Les superviseurs doivent donc partager les informations, coordonner leurs actions et développer une compréhension commune des risques.
Nous ne sommes plus dans une logique où chaque autorité peut travailler seule dans son périmètre national. Nous sommes entrés dans une finance régionale et parfois continentale. Cette évolution exige une supervision plus concertée et davantage de confiance entre les institutions chargées de veiller à la stabilité financière.

Les innovations technologiques sont souvent présentées comme une formidable opportunité pour l’Afrique. Les considérez-vous également comme une source de fragilité ?

L’innovation n’est pas une menace. Au contraire, elle constitue un formidable levier de modernisation et d’inclusion financière. Grâce aux nouvelles technologies, des millions d’Africains ont désormais accès à des services financiers qu’ils ne pouvaient pas utiliser auparavant.

Cependant, toute innovation génère aussi de nouveaux risques. Les produits deviennent plus complexes, les flux financiers plus rapides et les acteurs plus nombreux. Les cadres réglementaires doivent suivre ce mouvement sans freiner l’innovation.
Le véritable défi consiste à trouver un équilibre entre ouverture et sécurité. Nous devons encourager la créativité financière tout en préservant la solidité des institutions et la confiance des utilisateurs.

La cyber-sécurité est devenue l’un des sujets majeurs de la finance mondiale. Où se situe aujourd’hui l’Afrique sur cette question ?

Les cyber-risques figurent désormais parmi les préoccupations prioritaires des superviseurs bancaires. Plus les services financiers deviennent numériques, plus ils sont exposés aux attaques informatiques.
Une cyberattaque réussie peut perturber les paiements, compromettre des données sensibles ou affecter la confiance du public dans le système financier. Ce n’est donc plus une simple question technique réservée aux spécialistes de l’informatique. C’est une question de stabilité financière.
Les autorités de supervision doivent intégrer ces nouveaux risques dans leurs dispositifs de contrôle. Cela suppose des investissements importants, mais aussi le développement de nouvelles compétences. La cyber-sécurité est devenue un pilier incontournable de la résilience bancaire.

Les régulateurs ne courent-ils pas toujours derrière l’innovation ?
Il existe effectivement un décalage naturel. Le temps technologique est extrêmement rapide. Le temps réglementaire est nécessairement plus prudent parce qu’il repose sur la concertation, l’analyse et la sécurité juridique.
Notre responsabilité consiste donc à réduire cet écart. Nous devons renforcer nos capacités d’anticipation, développer des outils modernes de supervision et instaurer un dialogue permanent avec les acteurs du secteur financier.
La régulation ne doit pas être perçue comme un frein. Elle constitue au contraire un facteur de confiance et de stabilité indispensable au développement durable de l’innovation.

Quelle est aujourd’hui la valeur ajoutée de la CSBA ?
La CSBA offre un espace unique d’échange entre superviseurs africains. Elle favorise le partage d’expériences, la diffusion des bonnes pratiques et la réflexion collective sur les grands défis prudentiels.
L’Afrique ne peut pas se contenter de reproduire mécaniquement des modèles conçus ailleurs. Nos économies possèdent leurs propres caractéristiques, leurs propres défis et leurs propres priorités. Nous devons bâtir une approche africaine de la supervision, inspirée des standards internationaux mais adaptée aux réalités du continent.
La CSBA contribue précisément à cette ambition. Elle permet aux superviseurs africains de construire progressivement une vision commune de la stabilité financière.

Peut-on encore penser la stabilité financière à l’échelle nationale ?
De moins en moins. Les crises financières ignorent les frontières administratives. Elles se propagent à travers les groupes bancaires, les marchés financiers, les systèmes de paiement et les infrastructures numériques.
L’expérience internationale montre qu’aucun pays ne peut garantir seul sa stabilité financière dans un environnement aussi interconnecté. La coopération régionale et continentale est devenue une nécessité stratégique.
Nous devons développer des mécanismes communs de surveillance, d’échange d’informations et de gestion des risques. C’est à cette condition que nous pourrons renforcer durablement la résilience du système financier africain.

Quel est aujourd’hui le principal défi des superviseurs bancaires africains ?
Notre principal défi consiste à passer d’une culture de réaction à une culture d’anticipation. Pendant longtemps, les superviseurs intervenaient principalement lorsque les difficultés apparaissaient déjà. Aujourd’hui, nous devons être capables d’identifier les signaux faibles, de détecter les vulnérabilités émergentes et d’agir avant que les risques ne deviennent systémiques.
Cette évolution suppose une meilleure exploitation des données, des capacités d’analyse renforcées et une coopération beaucoup plus étroite entre les autorités de supervision.

Quel message souhaitez-vous que l’on retienne de cette rencontre de Yaoundé ?
Que la stabilité financière est un bien commun africain. Elle ne concerne pas uniquement les banques ou les superviseurs. Elle conditionne l’investissement, la croissance, l’emploi et la confiance des citoyens dans l’économie.
Dans un continent engagé dans une dynamique d’intégration économique de plus en plus forte, la stabilité financière doit être considérée comme une responsabilité collective. Les superviseurs africains ont un rôle majeur à jouer, mais ils ne peuvent réussir seuls.

Le message de Yaoundé est simple : face aux risques nouveaux et aux mutations rapides de la finance mondiale, l’Afrique gagnera davantage en travaillant ensemble qu’en agissant séparément. La coopération n’est plus une option. Elle est devenue une condition essentielle de la résilience et du développement du système financier africain.

Propos rassemblés par JRMA

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