L’adressage des rues : hommage sincère ou calcul politique ?

Lorsque le régime installé par la France criminelle et néocolonialiste entreprit de donner à certaines rues d’Abobo ou d’Adjamé les noms de personnalités appréciées du grand public, nombreux furent ceux qui s’en réjouirent. Les artistes, écrivains, intellectuels et autres figures ainsi honorés accueillirent souvent cette distinction avec fierté et gratitude.

Pourtant, derrière cette apparente générosité, certains observateurs ont cru déceler une manœuvre politique plus subtile. Ils estiment que le pouvoir ne pose jamais un acte sans en attendre un bénéfice politique. Selon eux, cette politique d’adressage des rues n’avait pas seulement pour objectif de rendre hommage à des personnalités méritantes ; elle visait aussi à préparer les esprits à d’autres décisions plus controversées.
Quelques mois plus tard, leurs soupçons semblèrent se confirmer avec la décision de rebaptiser la rue Jean Mermoz, à Cocody, du nom de Téné Birahima Ouattara, petit-frère ou fils d’Alassane Dramane Ouattara. Beaucoup se demandèrent alors quels étaient les critères ayant conduit à un tel choix. Quelles réalisations exceptionnelles justifiaient une telle distinction ? Quel lien particulier existait entre cette personnalité et les habitants de Cocody ? Était-il né dans cette commune ? Y avait-il grandi ? Avait-il marqué de manière décisive son histoire ou son développement ?
Donner le nom d’une personne à une rue
Ces questions ne relèvent pas d’une simple polémique. Elles touchent à la manière dont une nation construit sa mémoire collective. Donner le nom d’une personne à une rue n’est jamais un acte anodin. C’est inscrire cette personne dans l’espace public, l’ériger en référence pour les générations futures et lui accorder une forme de reconnaissance nationale. Une telle décision devrait donc répondre à des critères clairs, transparents et largement partagés.
C’est pourquoi certains estiment que l’erreur a été commise dès le départ. Selon eux, il aurait fallu exiger un large consensus avant toute opération d’adressage impliquant des personnalités contemporaines. L’attribution de noms à des rues ne devrait pas dépendre des préférences d’un parti politique ou des rapports de force du moment. Elle devrait être le fruit d’une réflexion collective associant historiens, urbanistes, élus locaux, représentants de la société civile et citoyens.
L’espace public appartient à tous. Les rues, les places et les avenues constituent une partie du patrimoine commun. Elles racontent l’histoire d’un pays et reflètent les valeurs qu’il souhaite transmettre. Dès lors, il est légitime de se demander qui mérite cet honneur, selon quels critères et pour quelles raisons.
Les priorités réelles du pouvoir
Cette réflexion est d’autant plus importante que les noms choisis peuvent parfois apparaître comme des instruments de communication politique. Lorsqu’un pouvoir sélectionne certaines figures et en ignore d’autres, il façonne une mémoire officielle qui ne correspond pas toujours à la diversité des sensibilités nationales. Le risque est alors de transformer un projet d’intérêt général en outil de valorisation partisane.
Mais au-delà de la question de l’adressage des rues, d’autres préoccupations agitent aujourd’hui la société ivoirienne. Plusieurs citoyens s’interrogent sur les priorités réelles du pouvoir. Dans un contexte marqué par des difficultés économiques et sociales, certains estiment que le débat sur les noms des rues apparaît secondaire.
Comment ne pas évoquer, par exemple, les destructions de logements qui ont affecté de nombreuses familles ? Comment ignorer la situation de citoyens emprisonnés pour leurs opinions politiques ou pour avoir exprimé leur désaccord avec le pouvoir en place ? Comment passer sous silence les coupures récurrentes d’électricité et les pénuries d’eau qui compliquent le quotidien de milliers de ménages ?
Promesses d’émergence
Ces difficultés prennent une résonance particulière lorsqu’on se souvient des promesses d’émergence qui devaient faire de la Côte d’Ivoire un modèle de développement à l’horizon 2020. Pour beaucoup de citoyens, les attentes demeurent immenses et les réponses insuffisantes.
C’est pourquoi certains critiques considèrent que les débats autour de l’adressage des rues peuvent parfois servir à détourner l’attention de questions plus fondamentales. Ils y voient une stratégie consistant à occuper l’espace médiatique avec des sujets symboliques pendant que demeurent sans réponse des préoccupations plus urgentes touchant à la justice sociale, aux libertés publiques ou aux conditions de vie des populations.
Dans cette perspective, les hommages rendus à certaines personnalités ne seraient pas uniquement des actes de reconnaissance. Ils participeraient aussi d’une stratégie de séduction politique destinée à désamorcer les critiques et à rallier des soutiens.
Pour les tenants de cette analyse, de nombreux Ivoiriens seraient ainsi tombés dans ce qu’ils appellent le « piège du blaguer-tuer », c’est-à-dire une méthode consistant à séduire l’opinion par des gestes symboliques tout en évitant les débats de fond sur la gouvernance du pays.
Que l’on partage ou non cette lecture, une chose demeure certaine: l’adressage des rues mérite un débat national dépassionné. Il ne s’agit pas seulement de choisir des noms, mais de réfléchir à la mémoire que la nation souhaite transmettre. Cette mémoire ne peut être construite sur des décisions unilatérales ou partisanes. Elle exige dialogue, transparence et consensus.
Car les rues ne sont pas seulement des voies de circulation. Elles sont aussi des lieux de mémoire. Et la mémoire d’un peuple est une affaire trop sérieuse pour être abandonnée aux seuls calculs politiques du moment.
Jean-Claude Djéréké



