Affaire Glencore : l’inaudible silence de Yaoundé
Trois ans après le dépôt d’une plainte solennellement annoncée, aucun nom, aucune inculpation, aucune audience n’est venue nourrir le dossier ouvert à Yaoundé.

poursuites autorisées par la présidene
Pendant que la justice britannique égrène les étapes d’un des plus grands scandales de corruption pétrolière ayant touché l’Afrique, le silence des autorités camerounaises fait grand bruit. Le contraste est saisissant. À Londres, la mécanique judiciaire tourne sans arrêt. Six anciens cadres de Glencore, dont l’ex-chef du pôle pétrole Alex Beard, ont défilé devant la Southwark Crown Court pour plaider non coupables des faits de corruption qui leur sont reprochés au Cameroun, au Nigeria et en Côte d’Ivoire. La dernière comparution, celle de Beard et de son ex-collègue Andrew Gibson, a eu lieu le 10 septembre 2026. Un autre procès est fixé au 4 octobre 2027, pour une durée prévisible de six mois. À Yaoundé, en revanche, c’est le silence qui organise le calendrier. « Nous assistons à une asymétrie judiciaire profonde. En 2022, la multinationale Glencore a plaidé coupable en tant que personne morale, admettant avoir versé plus de 10,5 millions d’euros de pots-de-vin à des responsables de la Société nationale des hydrocarbures (SNH) et de la Société nationale de raffinage (SONARA) au Cameroun afin de manipuler les allocations de pétrole et les décotes. Pourtant, alors que le Serious Fraud Office (SFO) britannique poursuit les donneurs d’ordres qui auraient orchestré l’envoi de ces valises de cash, l’État camerounais échoue lamentablement à poursuivre les agents publics corrompus qui les ont réceptionnés », a déploré ce mardi l’avocat Akere Muna, figure de proue de la lutte anticorruption sur le continent. Dans les faits : la SNH a bien déposé plainte devant le Tribunal criminel spécial (TCS) le 6 novembre 2023. L’objectif affiché par son administrateur-directeur général, Adolphe Moudiki, était d’identifier les « complices camerounais » ayant empoché une partie des quelque 7 milliards de FCFA reconnus par Glencore devant la justice britannique. Trois ans plus tard, cet objectif reste lettre morte. Toujours aucune audition connue, aucune mise en examen, aucun rapport d’étape rendu public.
Une communication à sens unique
Ce qui frappe, dans ce dossier, c’est le décalage entre l’intensité des communiqués et la vacuité des résultats. Au plus fort du scandale, chaque rebondissement judiciaire à Londres avait jusqu’ici été accompagné d’un communiqué de la SNH réaffirmant sa détermination à « faire toute la lumière ». Le procédé inhérent semble presque rituel. Indignation de façade, rappel de la plainte de 2023, promesse que justice sera faite ; puis aucune suite concrète. Me Akere Muna se veut mordant sur la question. « Cette paralysie institutionnelle au Cameroun met à nu la faille la plus mortelle de la non-divulgation des contrats pétroliers. Depuis des décennies, la « confidentialité commerciale » est instrumentalisée par des entreprises publiques comme la SNH pour soustraire ces accords de l’ombre au contrôle public, parlementaire et judiciaire. Le secret est l’oxygène de cette impunité. Tandis que les trésors publics occidentaux ont empoché des milliards de dollars d’amendes de la part de Glencore, le peuple camerounais véritable victime du pillage de sa richesse souveraine n’a vu ni restitution financière, ni justice nationale. À l’approche du procès d’octobre 2027, les noms des intermédiaires et bénéficiaires camerounais ne doivent plus rester enfouis dans les dossiers de preuve britanniques. La véritable justice exige que le voile d’opacité des entreprises soit levé à Londres, et que le bouclier de la protection politique soit démantelé à Yaoundé », martèle-t-il sur son compte X.
De l’argent qui se perd
Le Trésor britannique a perçu plus de 280 millions de livres sterling depuis la révélation du scandale Glencore. Washington a encaissé sa part d’un règlement global dépassant le milliard de dollars. Le Cameroun, victime directe des ventes de brut bradées à Glencore entre 2012 et 2015, dans un contexte où le pays a dû se placer sous ajustement structurel, n’a encore rien recouvré à ce jour. Aucune procédure de constitution de partie civile, aucune demande de réparation n’a été rendue publique du côté du Cameroun. Pendant ce temps, le Tribunal criminel spécial, la Commission nationale anti-corruption (CONAC) et la SNH restent taiseux sur ce dossier précis.
Louise Nsana



