CEMAC : les États ont trouvé leur banquier
Dans la sous- région, les pays empruntent de plus en plus aux banques, pendant que les entreprises cherchent encore les moyens de grandir.

Il existe une manière très simple de mesurer la puissance d’un État : regarder combien les banques acceptent de lui prêter. À ce petit jeu, les gouvernements de la CEMAC se portent plutôt bien. À fin juin 2026, leurs créances nettes auprès du système monétaire atteignaient 12 218,3 milliards de FCFA, contre 10 873,3 milliards un an plus tôt, selon la BEAC. Soit une progression de 12,4 %.
Pendant ce temps, les crédits accordés aux entreprises et aux ménages progressaient de 8,8 %, à 13 638,7 milliards. La différence n’a rien d’anecdotique. Elle raconte une économie où l’État aspire une part croissante de l’épargne disponible. Le souverain a ses défauts, mais il possède une qualité bancaire rare : il est difficile de lui fermer la porte.
Le bon client
Pour les banques, le calcul est imparable. Pourquoi courir le risque d’un crédit à une petite entreprise industrielle, avec ses machines, ses marchés incertains et ses garanties parfois fragiles, quand un titre public offre un rendement confortable et une liquidité appréciable ? À fin juillet, l’encours des titres publics de la CEMAC atteignait 10 560,8 milliards FCFA. Et le prix de l’argent monte : le taux moyen des nouvelles émissions est passé de 8,29 % en juin à 8,53 % en juillet, selon la BEAC. « Le problème n’est pas que les banques financent les États. C’est qu’elles peuvent finir par préférer le risque souverain au risque entrepreneurial », estime Amédée Tchapda, expert en finance sous-régionale. Et, d’après ce dernier, c’est ici que s’étale le paradoxe : « l’État veut industrialiser, diversifier l’économie et créer des emplois ; mais il devient lui-même le meilleur client des banques censées financer cette transformation».
L’étau
La Banque mondiale évaluait la dette publique de la CEMAC à 53,6 % du PIB en 2025. Le Congo et le Gabon dépassaient déjà le plafond communautaire de 70 %. Dans ce paysage, le recours aux banques devient une béquille budgétaire.
Certes, les crédits à l’économie continuent de progresser. Il serait donc excessif de décréter que l’État « chasse » mécaniquement les entreprises du marché du crédit. Mais la tendance mérite mieux qu’un haussement d’épaules. « Car chaque franc placé dans une obligation publique est un franc qui ne finance pas nécessairement une usine, une PME, une exploitation agricole ou une innovation », explique Tchapda. À l’en croire, la question est donc politique autant que financière : à qui veut-on que les banques prêtent ? Aux États, pour colmater les déficits ? Ou aux entreprises, pour fabriquer la croissance de demain ?
La CEMAC pourrait découvrir une ironie assez cruelle : à force de chercher des banquiers pour financer ses États, elle risque de manquer de banques pour financer son économie.
Jean-René Meva’a Amougou
Tableau
12 218 milliards FCFA. À fin juin 2026, les créances nettes du système monétaire sur les États de la CEMAC atteignent ce montant, en hausse de 12,4 % sur un an. Dans le même temps, les crédits aux entreprises, ménages et autres agents économiques progressent de 8,8 %, à 13 638,7 milliards. Les besoins publics avancent donc plus vite que le financement productif.
Il ne faut pas s’en alarmer par principe. Un État doit emprunter pour financer ses infrastructures et ses services publics. Mais lorsque le financement public prend trop de place, la question de l’allocation du capital devient incontournable. Une banque qui accroît son exposition aux États ne retire pas mécaniquement un franc au privé.
L’enjeu est surtout celui du financement long. Dans la CEMAC, 55,1 % des crédits bancaires sont à court terme, contre seulement 3,9 % à long terme. Or l’industrialisation et les infrastructures réclament du capital patient. Une usine ne devient pas rentable à la vitesse d’un découvert bancaire.
La réponse passe par deux voies. Les gouvernements doivent réduire leurs besoins d’emprunt grâce à de meilleures recettes intérieures, une dépense plus efficace et une gestion rigoureuse de la dette. En parallèle, la CEMAC doit élargir son offre financière : capital-investissement, garanties de crédit et investisseurs institutionnels.
Les 12 218 milliards posent une question de stratégie : combien de ressources la région consacre-t-elle à ses urgences, et combien à ceux qui prépareront sa croissance ? La priorité n’est pas de fermer le robinet du crédit public, mais d’ouvrir celui du financement productif.
Une économie ne se transforme pas en empruntant seulement pour fonctionner. Elle se transforme en finançant ceux qui investissent, produisent et créent des emplois. La CEMAC doit éviter un marché financier efficace pour les États mais trop court pour les entreprises.
Le vrai indicateur sera la capacité à convertir l’épargne en capital productif. La croissance future se construira avec des entreprises financées.



