Chiens volés, marmites pleines

Le chien disparaît. Le quartier s’agite. Les affiches fleurissent sur les poteaux : « Chien perdu ». Les groupes WhatsApp s’enflamment. Quelques jours plus tard, chacun baisse la voix. « Il a fini dans une marmite », souffle un voisin. Sans preuve, souvent. Sans surprise, parfois.

À Bafang, rapporte le quotidien Cameroon Tribune, la disparition répétée de chiens et, plus rarement, de chats, nourrit les conversations. Mais la ville du Haut-Nkam n’est pas une exception. De Douala à Yaoundé, en passant par Bafoussam, Bertoua ou Nkongsamba, le vol de chiens alimente depuis plusieurs années un commerce aussi discret que lucratif. La nuit, des animaux sont capturés dans les quartiers résidentiels, parfois à quelques mètres seulement de leurs propriétaires. Au petit matin, il ne reste qu’une chaîne vide ou un portail entrouvert.
Le chien est devenu une marchandise.
Il y a ceux qui les volent. Ceux qui les transportent. Ceux qui les revendent. Ceux qui les cuisinent. Et enfin ceux qui les dégustent, convaincus de savourer une viande aux vertus particulières ou tout simplement moins chère que le bœuf ou le mouton. Une véritable économie parallèle, invisible mais bien réelle, prospère dans les interstices des grandes villes.
La flambée du coût de la vie a donné un second souffle à ce marché. Lorsque le kilo de viande classique devient inaccessible pour une partie des ménages, d’autres protéines trouvent naturellement leur clientèle. La précarité crée parfois des marchés que la morale réprouve.
Pour autant, il serait faux de présenter cette consommation comme une nouveauté. Dans certaines communautés camerounaises, le chien est consommé depuis des générations. Il est associé à des traditions, à des croyances ou à des pratiques culinaires anciennes. Là où certains voient un compagnon fidèle, d’autres voient un aliment comme un autre. Les cultures ne rangent pas toutes les animaux dans les mêmes catégories.
Le problème surgit lorsque la tradition rencontre la délinquance. Car une chose est d’élever un animal destiné à la consommation. Une autre est de voler celui du voisin. Dans les grandes villes, cette frontière semble de plus en plus brouillée. Les propriétaires investissent parfois des centaines de milliers de francs CFA dans des chiens de garde ou de compagnie. Certaines races sont devenues des membres à part entière de la famille. Leur disparition provoque colère, tristesse et parfois un sentiment d’insécurité plus profond.
À cela s’ajoute une question sanitaire que personne ne semble vouloir regarder en face. D’où viennent réellement ces animaux ? Ont-ils été vaccinés ? Sont-ils malades ? Dans quelles conditions sont-ils abattus, transportés et préparés ? Le consommateur n’en sait généralement rien. Les autorités encore moins.Comme souvent, le marché précède la réglementation.
Le paradoxe est saisissant. Les municipalités investissent dans la lutte contre les chiens errants tandis qu’un commerce clandestin s’organise autour de leur disparition. Les vétérinaires alertent sur les risques sanitaires, les associations de protection animale dénoncent les mauvais traitements, les forces de sécurité enregistrent des plaintes pour vol, pendant que les gargotes continuent de servir une viande dont l’origine reste souvent un secret bien gardé.
Le chien est ainsi devenu le révélateur de plusieurs fractures : économique, culturelle, juridique et sanitaire. Bafang n’est finalement que le miroir d’une réalité plus vaste. Dans les métropoles camerounaises, le meilleur ami de l’homme est parfois aussi la victime silencieuse d’un trafic qui prospère sur la pauvreté, les traditions alimentaires et l’absence de contrôle. Tant que le vol restera rentable, tant que la demande existera et tant que les filières continueront d’opérer dans l’ombre, les avis de recherche continueront de s’accumuler sur les réseaux sociaux.
Jean-René Meva’a Amougou



