La métropole de Douala est traversée par une crise de l’occupation des trottoirs. Le trottoir est devenu un révélateur de la manière dont la ville camerounaise se construit, se désorganise et tente aujourd’hui de se réinventer.

L’opération de restauration engagée par la Communauté urbaine de Douala ne porte donc pas seulement sur quelques mètres carrés libérés de leurs occupations. Elle touche à une question plus profonde. À qui appartient la ville et selon quelles règles ses espaces doivent-ils être partagés?
Considéré dans les représentations de l’espace urbain comme un objet banal, le trottoir est loin de l’être. Dans une ville moderne, le trottoir protège le piéton, facilite les déplacements et permet l’accès aux commerces, aux services et aux équipements. Il donne une place à ceux qui marchent. Sa fonction est collective. Lorsqu’il disparaît sous les étals, les ateliers, les comptoirs ou les installations diverses, ce n’est pas seulement un espace physique qui change d’usage, mais également une règle urbaine qui se déplace.
La ville de Douala offre une illustration particulièrement visible de cette transformation. Pendant des années, une partie des trottoirs a été investie par des activités économiques informelles. Certaines sont devenues familières aux habitants. Elles ont parfois fini par être considérées comme normales. L’occupation prolongée a produit une forme de légitimité sociale. Celui qui occupe depuis longtemps finit par considérer l’espace comme sien. Celui qui réclame son usage collectif peut alors apparaître comme celui qui dérange.
C’est là que commence le problème de gouvernance.
La difficulté ne réside pas seulement dans l’existence d’activités informelles. Elle tient à la frontière devenue incertaine entre l’espace public et l’espace privé. Lorsque cette frontière n’est plus clairement protégée par l’action publique, chacun développe ses propres arrangements. Le trottoir devient alors une ressource à capter. Le plus entreprenant l’occupe. Le plus influent le conserve. Le plus vulnérable doit contourner.
Cette situation ne peut pas être expliquée uniquement par l’incivisme individuel. Elle est aussi le produit d’une longue tolérance. Une règle qui n’est pas appliquée de manière régulière finit par perdre sa force sociale. Une interdiction constamment contournée devient une norme secondaire. La transgression cesse progressivement d’être perçue comme une transgression.
C’est ainsi que se forme une économie morale de l’illégalité. L’occupant du trottoir ne se présente pas nécessairement comme un hors-la-loi. Il invoque son activité, ses revenus, ses charges familiales ou son ancienneté. Son occupation peut même être défendue au nom de la nécessité. Cette réalité mérite d’être entendue. Elle ne suffit pourtant pas à transformer un espace public en propriété privée.
Le véritable enjeu est donc de rétablir une distinction devenue fragile. La nécessité économique appelle des réponses publiques. Elle ne peut cependant pas conduire à la disparition de l’espace commun.
La controverse autour de la restauration des trottoirs initiée il y a quelques temps maintenant par les services compétents de la Communauté urbaine de Douala révèle aussi une crise du civisme urbain. Vivre ensemble dans une ville suppose des renoncements. Chacun accepte de ne pas occuper tout l’espace disponible parce que cet espace appartient aussi aux autres. La ville repose sur cette capacité à différer son intérêt immédiat au profit d’une règle commune.
Lorsque cette capacité s’affaiblit, l’espace urbain devient un terrain de confrontation. Le commerçant défend son activité. Le riverain protège son environnement immédiat. Le conducteur cherche à se garer. Le piéton tente simplement de circuler. Chacun peut avoir une justification. La somme de ces justifications produit pourtant une ville difficile à vivre.
Le piéton est souvent le grand oublié de ces arbitrages. Pourtant, les enfants, les personnes âgées et les personnes vivant avec un handicap dépendent davantage d’un espace piéton accessible et sécurisé. Lorsque le trottoir est occupé, ils sont contraints de partager la chaussée avec les véhicules. La mobilité devient plus risquée. La marche perd son caractère ordinaire et devient une épreuve quotidienne.
La question touche aussi à la santé publique et à la dignité. Une ville qui oblige ses habitants à slalomer entre les véhicules, les commerces et les obstacles divers produit une mobilité urbaine profondément inégalitaire. Ceux qui disposent d’un véhicule peuvent contourner certaines contraintes. Ceux qui marchent les subissent directement.
La restauration des trottoirs doit donc être comprise comme une opération de mobilité, mais aussi comme une intervention sur les conditions de vie urbaines.
Elle ne peut cependant réussir par la seule contrainte. Une politique de dégagement des espaces publics qui ignore les réalités économiques risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre. Les activités supprimées réapparaîtront ailleurs si aucune alternative n’est envisagée. L’autorité publique doit être capable de faire respecter la règle. Elle doit aussi être capable d’organiser la transition.
Cela suppose un dialogue structuré avec les acteurs concernés, des possibilités de relocalisation lorsque cela est pertinent et une application régulière des règles. Le dialogue ne doit pas devenir une négociation permanente sur l’existence même de l’espace public. Il doit permettre de rendre la règle compréhensible et son application socialement soutenable.
C’est ici que se joue une partie importante de la modernisation de Douala.
Moderniser une ville ne consiste pas uniquement à construire des routes, des échangeurs ou des bâtiments. Une ville moderne est aussi une ville capable d’organiser ses usages. Elle définit des espaces, attribue des fonctions et fait respecter les règles qui permettent leur coexistence.
La qualité d’une métropole se mesure aussi à la possibilité de marcher sans danger, d’accéder à un service sans obstacle et de partager l’espace avec des inconnus sans que chaque rencontre devienne un conflit.
La restauration des trottoirs pose donc une question plus large sur le rapport des Camerounais à la règle urbaine. Pendant longtemps, l’informalité a souvent constitué une réponse aux insuffisances de l’action publique. Elle a permis à de nombreuses personnes de travailler et de survivre. Mais lorsqu’elle investit durablement les espaces collectifs, elle finit par produire ses propres exclusions.
Il ne faudrait pas opposer mécaniquement l’emploi informel à l’aménagement urbain. Le véritable défi consiste à organiser leur coexistence dans les limites compatibles avec l’intérêt collectif.
Douala est aujourd’hui confrontée à ce choix. Continuer à tolérer des appropriations successives de l’espace public revient à laisser la ville se construire par addition d’arrangements particuliers. Réorganiser les trottoirs revient à réaffirmer que la ville demeure un projet collectif.
Cette réaffirmation doit être portée par une gouvernance cohérente. La Communauté urbaine, les communes d’arrondissement, les services techniques, les forces de maintien de l’ordre, les organisations de la société civile, les leaders communautaires et les acteurs économiques ont chacun une responsabilité. Leur action ne peut rester fragmentée. Une règle appliquée par certains et ignorée par d’autres perd rapidement sa crédibilité.
La question des trottoirs révèle ainsi quelque chose de plus profond que le désordre visible dans certaines rues de Douala. Elle révèle la difficulté à construire une culture urbaine fondée sur le partage de l’espace, la prévisibilité des règles et la reconnaissance de l’intérêt général.
Le civisme urbain ne se décrète pas. Il se construit. Il commence par l’éducation, mais il dépend aussi de la crédibilité de l’autorité publique. Une population accepte plus facilement une règle lorsqu’elle constate qu’elle est claire, constante et appliquée sans arrangements particuliers.
La modernisation de la ville de Douala ne sera donc pas seulement une affaire d’infrastructures. Elle sera aussi une affaire de comportements et de gouvernance.
Le trottoir peut sembler modeste à l’échelle d’une métropole. Il constitue pourtant un excellent observatoire de la ville camerounaise. On y voit les rapports entre économie et réglementation, entre intérêt individuel et bien commun, entre informalité et modernité, entre autorité publique et pratiques sociales.
Libérer le trottoir, ce n’est pas seulement rendre la marche aux piétons. C’est rappeler que certains espaces ne peuvent être durablement appropriés parce qu’ils appartiennent à tous.
Pour Douala, le véritable défi est là. Restaurer les trottoirs peut devenir bien davantage qu’une opération d’aménagement. C’est une occasion de réapprendre la ville, de reconstruire une confiance minimale dans la règle et de faire du civisme urbain une condition ordinaire de la modernisation.
La ville moderne commence peut-être moins par la hauteur de ses immeubles que par la capacité de ses habitants à partager le même espace.
Bernard Aristide Bitouga, PhD Anthropologue-Consultant
E-mail : bitougar@gmail.com
Bernard Aristide Bitouga,
PhD Anthropologue-Consultant



