L’Afrique marque contre son camp

Le coup de sifflet final n’a pas seulement retenti sur les pelouses de la Coupe du monde 2026. Il a aussi résonné dans les couloirs de l’intégration africaine.

La dernière équipe du continent est tombée, et avec elle une illusion tenace : celle d’une Afrique capable de faire bloc lorsque l’un des siens tutoie les sommets. Les adversaires n’ont pas eu besoin de marquer un nouveau but. Il a suffi d’une phrase. « Le Maroc n’a pas besoin du soutien de l’Afrique. » En quelques mots, le ministre marocain des Sports a transformé une victoire diplomatique patiemment construite en un spectaculaire contre son camp.
Au fond, personne ne demande à une sélection nationale de jouer sous le drapeau de l’Union africaine. Le football reste une affaire de nations. Les joueurs chantent leur hymne, défendent leurs couleurs, honorent leur peuple. Rien de plus normal. Mais les mots, eux, ne jouent jamais un simple match de football. Ils racontent une vision du monde. Et celle qui transparaît ici est implacable : l’Afrique devient utile lorsqu’elle applaudit, superflue lorsqu’elle réclame un peu de considération.
En 2022, lorsque les Lions de l’Atlas renversaient les pronostics au Qatar, le récit était tout autre. Les plateaux de télévision célébraient « l’Afrique qui gagne ». Les dirigeants marocains acceptaient avec enthousiasme les drapeaux africains flottant aux côtés de l’étendard chérifien. Les capitales du continent vibraient pour Rabat comme si cette épopée appartenait à chacun. Ce soutien n’était pas réclamé ; il était accueilli, valorisé, parfois même revendiqué comme la preuve du leadership africain du Royaume. Quatre ans plus tard, changement de décor. Rideau sur le panafricanisme émotionnel. Chacun chez soi.
Cette volte-face dépasse largement le cadre sportif. Elle dit quelque chose de plus profond sur les fragilités africaines. Depuis des décennies, les chefs d’État répètent les mêmes promesses : intégration économique, libre circulation, monnaie commune, marché continental, solidarité politique. Les sommets se succèdent. Les déclarations finales s’empilent. Les photos de famille aussi. Mais au premier test de réalité, les réflexes nationaux reprennent le dessus. Le football agit ici comme un révélateur. Derrière un ballon rond apparaît une vérité moins reluisante : l’Afrique adore prononcer le mot « unité », mais redoute tout ce qu’il implique.
L’intégration ne se résume pourtant pas à la ZLECAf, aux corridors routiers ou aux institutions continentales. Elle repose aussi sur une culture politique. Sur la capacité des dirigeants à considérer qu’un succès africain dépasse parfois les frontières nationales.
Cette culture reste désespérément fragile.
Le plus inquiétant n’est d’ailleurs pas la déclaration d’un ministre. C’est l’écho qu’elle trouve ailleurs sur le continent. Ici aussi, les nationalismes prospèrent. Ici aussi, les voisins deviennent des concurrents avant d’être des partenaires. Ici aussi, l’idée panafricaine est souvent convoquée lorsque les financements arrivent, lorsqu’un poste international est à conquérir ou lorsqu’une candidature doit être soutenue. Puis elle disparaît aussitôt que l’intérêt national reprend ses droits. À force de jouer chacun sa partition, l’Afrique risque de ne produire qu’une cacophonie.
Le paradoxe est réel. Jamais le monde n’a autant fonctionné par grands ensembles. L’Union européenne négocie en bloc. Les BRICS élargissent leur influence. L’ASEAN consolide son marché. Pendant ce temps, l’Afrique continue de débattre de la nécessité même de faire corps. Comme si l’histoire pouvait attendre.
Les responsables politiques aiment rappeler que les frontières africaines sont un héritage de la colonisation. Ils oublient parfois que les discours peuvent bâtir des murs plus solides encore. Les mots du ministre marocain n’ont pas enterré l’intégration africaine. Ils ont simplement rappelé à quel point elle demeure inachevée. Une intégration qui ne survit qu’aux communiqués officiels, mais vacille dès qu’apparaît la tentation du « chacun pour soi », ressemble davantage à une promesse qu’à un projet.
Le plus grand adversaire de l’Afrique n’est peut-être ni économique, ni géopolitique, ni sportif. Il porte un autre nom : le nationalisme de circonstance. Celui qui invoque le continent lorsqu’il sert des intérêts, puis l’efface lorsqu’il devient encombrant. Et contre cet adversaire-là, il n’existe ni arbitrage vidéo, ni temps additionnel.
Jean-René Meva’a Amougou



