Le Cameroun, banquier en chef des États d’Afrique centrale

Le Cameroun n’est pas le plus endetté des États de la CEMAC sur le marché régional. Il est, en revanche, devenu son principal pourvoyeur de capitaux. À fin juillet 2026, les investisseurs établis au Cameroun détenaient 5 261,9 milliards FCFA de titres publics, soit près de la moitié (49,8 %) des 10 560,8 milliards de FCFA de dette négociable en circulation dans la sous-région. Le paradoxe n’a rien d’anecdotique : l’encours propre du Trésor camerounais s’établit à 2 061,3 milliards FCFA, soit 19,5 % du marché.

Autrement dit, le Cameroun emprunte, certes, mais ses banques et investisseurs prêtent encore davantage. La place financière de Douala s’impose ainsi comme le grand réservoir d’épargne de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. Une sorte de banquier régional sans guichet unique : on y vient chercher des ressources, surtout lorsque les trésoreries nationales ont besoin d’un petit coup de pouce, parfois d’un très gros.
Les chiffres de juillet sont éloquents. Les investisseurs installés au Cameroun détenaient 1 410,3 milliards FCFA de titres congolais, soit 46,4 % de l’encours du Congo. Pour le Tchad, ils portaient 563,2 milliards, représentant 47,6 % des titres en circulation. Et pour la République centrafricaine, leur exposition atteignait 316,5 milliards, soit une spectaculaire 68,5 % de l’encours.
Concentration
Ce phénomène raconte d’abord le poids croissant du système bancaire camerounais dans l’économie régionale. Les établissements financiers installés au Cameroun disposent d’un avantage de taille : ils sont nombreux, fortement connectés au marché régional et présents, directement ou à travers leurs groupes, dans plusieurs pays de la CEMAC.
La structure même du marché explique cette domination. Les banques demeurent les principaux détenteurs de titres publics. À fin mars 2026, les spécialistes en valeurs du Trésor et les autres établissements de crédit concentraient ensemble 76,8 % de l’encours régional. Les investisseurs institutionnels (assurances, fonds de pension et caisses de dépôts) représentaient 19,1 %, tandis que les particuliers restaient très minoritaires, à 3,2 %.
Pour un analyste financier, cette situation présente un double visage. D’un côté, elle traduit la profondeur croissante du marché camerounais et la capacité de ses institutions financières à recycler l’épargne vers les besoins de financement régionaux. De l’autre, elle crée une concentration géographique du risque : lorsque les États emprunteurs rencontrent des difficultés de trésorerie, ce sont aussi les bilans bancaires camerounais qui peuvent en ressentir les secousses.
Le sujet est d’autant plus sensible que les titres souverains ne dorment pas simplement dans les coffres des banques. Ils peuvent également servir de garanties pour accéder aux liquidités de la banque centrale. Entre mars 2025 et mars 2026, les banques avaient ainsi nanti auprès de la BEAC 227,7 milliards de FCFA d’obligations émises par syndication, contre 141,57 milliards un an auparavant.
Expansion
Cette montée en puissance intervient sur un marché qui ne cesse de grossir. Au 31 juillet 2026, l’encours des valeurs du Trésor des six pays de la CEMAC atteignait 10 560,8 milliards FCFA, en hausse de 3,34 % en un mois. Rapporté au PIB régional, le taux d’endettement sur ce marché atteint désormais 13,3 %, contre 12 % un an plus tôt.
Le mouvement n’est pas seulement quantitatif. Les États recourent de plus en plus aux obligations du Trésor assimilables, instruments de moyen et long terme. Elles représentaient 81,3 % de l’encours régional fin juillet, contre 18,7 % pour les bons du Trésor à court terme. Le marché devient donc moins un simple guichet de dépannage qu’un véritable pilier du financement des politiques publiques.
Mais cette croissance a un prix. Le coût moyen des financements levés par les États est passé de 8,29 % en juin à 8,53 % en juillet 2026. Dans le même temps, la concurrence entre signatures souveraines s’intensifie. Congo, Gabon, Cameroun, Tchad, Centrafrique et Guinée équatoriale sollicitent les mêmes investisseurs, avec des rémunérations différentes selon le risque perçu.
Dans cette bataille de l’épargne, le Cameroun possède une carte maîtresse : la profondeur de son système financier. Mais une banque qui prête à tout le quartier finit nécessairement par connaître tout le quartier et ses problèmes de voisinage.
Risque
C’est précisément là que se situe le principal enjeu pour les superviseurs. La concentration des portefeuilles camerounais sur les signatures souveraines voisines peut favoriser l’intégration financière, mais elle peut aussi amplifier les effets de contagion en cas de choc sur un État.
Le Congo constitue à cet égard un cas particulièrement révélateur. Avec 3 040,8 milliards FCFA, il affiche le deuxième plus important encours du marché régional derrière le Gabon. Près de la moitié de cette dette est détenue par des investisseurs établis au Cameroun. Au Tchad, la proportion est presque identique. En Centrafrique, elle dépasse les deux tiers.
Pour les experts du marché, le véritable sujet n’est donc pas de savoir si les investisseurs camerounais doivent continuer à financer leurs voisins. C’est précisément l’une des fonctions d’un marché régional intégré. La question est plutôt celle de la diversification des risques, de la solidité des banques et de la capacité du marché secondaire à permettre aux investisseurs de rééquilibrer leurs portefeuilles.
La BEAC devra également surveiller l’évolution de la liquidité. Plus les titres souverains occupent de place dans les bilans bancaires, plus leur valeur, leur rendement et leur possibilité de refinancement deviennent déterminants pour la stabilité financière.
Locomotive
Le phénomène dit finalement quelque chose de plus large sur l’intégration économique de la CEMAC. Lancé en 2011, le marché régional des titres publics avait précisément pour ambition de permettre aux États de mobiliser l’épargne disponible dans l’ensemble de la communauté. Sur ce terrain, le dispositif fonctionne : l’argent circule davantage au-delà des frontières nationales.
Mais cette intégration produit une géographie financière assez singulière. Les États empruntent régionalement, tandis que l’épargne demeure fortement concentrée dans quelques places et quelques établissements. Et le Cameroun, avec son poids économique, bancaire et financier, en est le principal bénéficiaire et désormais le principal prêteur. La situation oblige cependant à dépasser la lecture flatteuse du « Cameroun, locomotive ». Une locomotive trop chargée finit par tirer tout le train y compris les wagons les plus fragiles.
La prochaine étape sera donc moins de savoir combien les investisseurs camerounais peuvent encore prêter que de vérifier jusqu’où ils peuvent le faire sans transformer leur rôle de créanciers régionaux en facteur de vulnérabilité domestique. Pour la CEMAC, le défi est clair : faire de cette puissance financière camerounaise un moteur d’intégration, sans qu’elle devienne un concentrateur de risques. Le marché régional a grandi. Il lui faut désormais apprendre à respirer plus largement.
Ongoung Zong Bella



