L’école camerounaise : encore une grève au tableau

Après les enseignants des universités, voici ceux du primaire et du secondaire qui menacent à leur tour de sortir la
craie du tableau pour descendre dans la rue. À ce rythme, le calendrier scolaire camerounais pourrait bientôt comporter une nouvelle matière obligatoire : «Initiation à la grève et techniques de survie administrative».

Il faut pourtant se garder de faire semblant de découvrir le problème. Le dossier des enseignants ne date pas de ce matin.
Il a suffisamment vieilli pour avoir droit à une carte nationale d’identité. Des années durant, les mêmes revendications
reviennent, les mêmes doléances sont formulées, les mêmes promesses sont servies et, surtout, les mêmes solutions
provisoires sont ressorties du tiroir. Un petit arrangement ici, une prime là, une réunion solennelle ailleurs. Et l’on retourne
en classe avec le sentiment d’avoir éteint l’incendie.
Jusqu’au prochain départ de feu. Sauf que l’incendie, désormais, ressemble davantage à un feu de brousse. Le mal camerounais est devenu presque institutionnel : on ne règle pas les problèmes, on les met en congé technique. On
traite les symptômes, on distribue quelques sparadraps et l’on prie pour que la plaie ne saigne pas trop fort avant la prochaine rentrée. Puis, lorsque la colère remonte, on convoque une commission.
La commission constate. Une autre commission recommande. Une réunion interministérielle rassure. Un communiqué annonce des mesures « imminentes ». Et, quelque part dans les couloirs de l’administration, le dossier retourne dormir paisiblement. Jusqu’à la prochaine grève. Le plus préoccupant n’est donc pas seulement la menace de débrayage. C’est le mécanisme qui y c o n d u i t . L o r s q u ’ u n enseignant, après avoir passé des années à transmettre des savoirs, doit encore se battre pour obtenir des droits élémentaires ou simplement pour que ses revendications soient traitées avec sérieux, c’est toute la crédibilité de l’État qui se retrouve au tableau.
Car enfin, que demande-ton à l’enseignant ? D’être ponctuel, disponible, performant, discipliné, exemplaire, patient et capable de faire des miracles avec des moyens parfois dérisoires. On lui demande de préparer l’avenir de la nation avec
des classes surchargées, des conditions de travail difficiles et une administration qui semble parfois avoir besoin de plusieurs rentrées scolaires pour comprendre l’urgence d’un problème. Il faut alors poser une question simple : comment veut-on construire une école performante avec un enseignant qui passe une partie de son énergie à réclamer ce qui devrait relever du fonctionnement normal du service public ? On pourrait presque en rire si les conséquences n’étaient pas aussi
graves.
À chaque menace de grève, le même scénario se dessine. On s’étonne de la colère. On dénonce les perturbations. On appelle au dialogue. Puis on négocie dans l’urgence, parfois au bord de la rentrée ou lorsque les élèves ont déjà retrouvé leurs bancs. Comme si l’on attendait toujours que la chaudière explose pour chercher le plombier. Cette gestion à coups de rustines a pourtant une limite : un palliatif n’est pas une politique publique. Une avance n’est pas une réforme. Une promesse n’est pas une solution. Une réunion n’est pas un résultat. Et un communiqué triomphal ne transforme pas magiquement une revendication légitime en dossier classé.
Le problème dépasse donc la seule question salariale. Il concerne la considération accordée à ceux qui tiennent l’école
debout. On ne peut pas proclamer à longueur de discours que l’éducation constitue la priorité nationale et, dans le même
temps, traiter ceux qui la font vivre comme une variable d’ajustement budgétaire. Il y a là une contradiction que même
le meilleur professeur de mathématiques aurait du mal à résoudre. L’école n’est pas un simple poste de dépense. Elle est
l’endroit où se fabrique, patiemment, le citoyen de demain.
Quand elle fonctionne mal, ce n’est pas seulement une année scolaire qui est perturbée. C’est une partie de l’avenir qui prend du retard. Il est donc temps de sortir du vieux logiciel : attendre la colère, négocier dans l’urgence, concéder quelques mesures, puis recommencer. Ce cycle est épuisé. Il coûte cher à l’État, aux enseignants, aux parents et surtout
aux élèves. Le gouvernement doit entendre le message avant que la grève ne devienne l’unique langage compris par
l’administration. Et les syndicats, de leur côté, ont raison de rappeler que derrière leurs revendications se trouvent des
femmes et des hommes qui ont choisi un métier essentiel.
La vraie urgence n’est donc pas seulement d’empêcher une grève. C’est d’empêcher qu’elle devienne le seul moyen, au Cameroun, de rappeler à l’État qu’un problème non résolu ne disparaît pas parce qu’on cesse d’en parler. Sinon, il faudra
bientôt ajouter une nouvelle maxime au fronton de notre système éducatif : « Qui ne paie pas aujourd’hui paiera demain…
avec les intérêts de la colère ».
Jean René Meva’a Amougou



