Quand l’évocation de la communauté devient une menace à la paix sociale et au vivre-ensemble au Cameroun

« Comprendre nos sociétés pour mieux éclairer l’action »

- Ouvrir enfin le débat sur la communauté
Il faut peut-être commencer par une question qui dérange. Pourquoi le mot communauté provoque-t-il autant de crispations dans le débat public camerounais alors que les communautés sont partout dans la vie sociale du pays ? Elles structurent les solidarités. Elles organisent des associations. Elles financent des projets. Elles accompagnent les familles. Elles soutiennent les étudiants. Elles construisent des infrastructures. Elles organisent des cérémonies. Elles investissent dans les territoires. Elles se mobilisent dans les situations de crise. Elles agissent aussi dans la diaspora.
La communauté n’est donc pas une invention du débat politique contemporain. Elle constitue déjà une réalité sociale du Cameroun. Le paradoxe est ailleurs. Cette réalité est largement admise dans les pratiques sociales. Elle devient pourtant suspecte lorsqu’elle est introduite dans la réflexion sur l’organisation de l’État, la représentation politique ou la gouvernance du pays.
Il existe là une contradiction qu’il devient difficile d’ignorer. Le Cameroun fonctionne avec des appartenances communautaires puissantes. Il continue pourtant à éprouver des difficultés à les penser politiquement. Cette difficulté nourrit une situation pour le moins singulière. La communauté est mobilisée lorsqu’elle permet de construire des réseaux de solidarité, de soutenir une candidature, de défendre des intérêts économiques ou de renforcer une position sociale. Elle devient subitement dangereuse lorsqu’elle revendique une reconnaissance institutionnelle, une capacité de participation ou une place dans la définition des règles communes.
C’est ce paradoxe qu’il faut aujourd’hui mettre sur la table. Il ne s’agit pas de célébrer la communauté. Il ne s’agit pas davantage de l’accuser. Il faut enfin accepter de la regarder comme une réalité sociale et politique du Cameroun.
Une réalité que l’on refuse de nommer
Le problème camerounais n’est pas l’existence des communautés. Il réside dans la manière dont elles sont reconnues, utilisées et gouvernées. La littérature contemporaine sur la communauté invite précisément à sortir d’une conception étroite du phénomène communautaire. La communauté n’est plus seulement un territoire. Elle n’est plus seulement une identité héritée. Elle peut être une relation, une solidarité, une mémoire, une capacité collective, un espace de participation ou une forme d’organisation sociale. La question n’est donc plus de savoir si les communautés existent. Elles existent. La vraie question est de savoir ce que l’État fait de cette réalité. C’est ici que commence le malaise. Le débat public camerounais semble avoir installé une frontière artificielle. Il serait acceptable de parler des communautés lorsqu’il s’agit de culture, de folklore, de patrimoine ou de solidarité. Il deviendrait dangereux d’en parler lorsqu’il s’agit de pouvoir, de représentation, de ressources, de territoire ou de gouvernance. Or cette séparation ne tient pas.
2- Le paradoxe de l’instrumentalisation
C’est ici que se situe probablement l’un des angles morts du débat camerounais. Certaines mobilisations communautaires sont dénoncées comme dangereuses lorsqu’elles réclament une reconnaissance politique. Pourtant, les appartenances communautaires peuvent être mobilisées dans de nombreux espaces de pouvoir et de compétition. Elles interviennent dans les stratégies électorales. Elles peuvent influencer les réseaux économiques. Elles structurent certaines solidarités professionnelles. Elles participent aux mécanismes d’accès aux ressources. Il se produit une forme de dissociation entre la pratique et le discours. On peut mobiliser la communauté dans l’action. Il devient plus difficile de reconnaître publiquement qu’elle constitue une composante réelle des rapports sociaux. Cette situation produit une hypocrisie institutionnelle dont il faut avoir le courage de parler.
La question devient alors celle de l’égalité politique. Une communauté peut-elle demander à être reconnue sans être accusée de vouloir détruire la Nation ? Peut-elle demander une meilleure représentation sans être immédiatement renvoyée au tribalisme ? Peut-elle défendre ses intérêts sans être soupçonnée de préparer un repli identitaire ?
Le véritable danger n’est peut-être pas la communauté
Il faut ici inverser le raisonnement. Le danger ne réside pas nécessairement dans l’existence des communautés. Il peut résider dans leur instrumentalisation sans règles communes. Une communauté qui ne dispose d’aucun espace légitime de représentation peut chercher d’autres voies pour faire entendre ses intérêts. Le problème apparaît lorsque la communauté devient le seul espace dans lequel les individus pensent pouvoir trouver protection et reconnaissance. C’est à ce moment que le lien national commence à perdre de sa force. Les phénomènes de rejet, de stigmatisation et de défiance entre groupes en donnent une illustration préoccupante.
Le vocabulaire social lui-même se fragmente. Des expressions telles que bamiphobie, buluphobie, sawaphobie, betiphobie, etonphobie, bassaphobie, anglophobie, moufouphobie ou guidarphobie circulent désormais dans les conversations publiques et numériques.
Le Cameroun a besoin d’un nouveau contrat avec sa diversité
La question communautaire conduit inévitablement à celle de la forme de l’État. C’est précisément là que la proposition du fédéralisme communautaire formulée par Cabral Libii mérite d’être prise au sérieux comme objet de débat, indépendamment de l’adhésion politique que chacun peut lui porter. L’idée n’est pas nouvelle dans son parcours. Elle apparaît dans ses prises de position dès 2019 et 2020, notamment dans le contexte des débats sur la crise anglophone et le Grand Dialogue National. Elle est ensuite développée dans son ouvrage ; Le Fédéralisme communautaire, publié en 2021. Dans cet ouvrage, il défend alors une organisation fédérale fondée non pas sur une conception strictement ethnique du territoire, mais sur des ensembles communautaires qu’il entend appréhender à partir d’affinités sociologiques, historiques et anthropologiques. En 2021, il évoque notamment la possibilité de transformer les départements en régions communautaires et de revoir certaines limites territoriales afin de regrouper des populations considérées comme historiquement ou sociologiquement affinitaires.
De la négation de la diversité à sa mise en institution
Le problème camerounais pourrait être formulé autrement. Comment transformer la diversité sociale en ressource institutionnelle plutôt qu’en facteur de compétition permanente ? Une réponse possible consiste à considérer que la reconnaissance institutionnelle des communautés ne signifie pas leur souveraineté. Reconnaître n’est pas séparer. Reconnaître n’est pas exclure.
Quand toutes les communautés s’éveilleront
« Quand toutes les communautés camerounaises s’éveilleront et se réveilleront, le fédéralisme communautaire s’imposera seul au Cameroun ». Cette affirmation n’est pas une prédiction électorale. Elle doit être comprise comme une hypothèse sociopolitique. Elle signifie que la reconnaissance de la communauté ne peut rester le privilège de ceux qui savent déjà mobiliser leur appartenance comme une ressource politique, économique ou sociale. Le véritable enjeu est donc l’égalité de reconnaissance.
Repenser le vivre-ensemble
Le Cameroun ne manque pas de discours sur le vivre-ensemble. Il manque peut-être d’une architecture politique capable de donner à ce vivre-ensemble une réalité institutionnelle. Le vivre-ensemble ne peut pas être uniquement une injonction morale adressée aux citoyens. Il doit être produit par des institutions. La communauté ne doit plus être pensée seulement comme une appartenance. Elle peut être comprise comme une capacité à produire du lien, des savoirs, des normes, des ressources et de l’action collective.
La question n’est plus de savoir si nous sommes communautaires
Le Cameroun doit sortir d’un faux débat. Nous ne sommes pas en train de devenir communautaires. Nous le sommes déjà. La question est de savoir si cette réalité sera laissée aux stratégies informelles de pouvoir ou si elle sera progressivement inscrite dans un cadre institutionnel capable de protéger l’intérêt général.
- Le Cameroun devant un choix historique
Le débat qui s’ouvre dépasse finalement la seule proposition du fédéralisme communautaire. Il concerne la capacité du Cameroun à repenser son pacte social. La forme actuelle de l’État doit-elle être considérée comme définitive ? La décentralisation suffit-elle à répondre à la profondeur des réalités sociologiques du pays ? Ces questions sont trop importantes pour être abandonnées aux seules querelles partisanes. Elles méritent une discussion nationale. Le fédéralisme communautaire doit pouvoir être discuté sans être immédiatement assimilé au tribalisme.
Percer l’abcès
Le moment est peut-être venu de percer l’abcès. Pas pour opposer les communautés. Pas pour organiser une compétition entre communautés. Il faut percer l’abcès pour comprendre pourquoi une société aussi profondément plurielle continue à éprouver autant de difficultés à transformer sa diversité en ressource politique.
Pas diviser le Cameroun, mais chercher une forme d’État capable de mieux reconnaître ceux qui le composent. Pas affaiblir la Nation, mais donner au sentiment national des bases sociales plus solides et encore, ne pas enfermer les camerounais dans leurs communautés mais permettre aux communautés de participer à la construction d’un Cameroun qui leur appartienne véritablement à toutes.
Et si le problème du Cameroun n’était pas d’avoir trop de communautés, mais de n’avoir jamais véritablement appris à gouverner sa diversité communautaire ? C’est peut-être à partir de cette question que pourrait commencer un autre débat sur l’État.
Bernard Aristide Bitouga, PHD Anthropologue-consultant



