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SONARA–Sahara : les 42,8 milliards qui racontent treize années de fragilité

La SONARA vient de perdre son dernier recours au Royaume-Uni dans son contentieux avec Sahara Energy. Une créance de 76,97 millions de dollars, soit environ 42,8 milliards de FCFA, demeure ainsi reconnue au bénéfice du négociant pétrolier.

Mais si nous nous contentons de commenter ces 42,8 milliards, nous passerons à côté du véritable sujet. Car cette affaire ne commence ni en 2026, ni avec l’incendie de la raffinerie en 2019.Elle nous ramène au moins à 2013.

Et elle pose une question beaucoup plus importante : qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans le modèle financier et la gouvernance de la SONARA depuis toutes ces années ?

Avant l’incendie, les difficultés existaient déjà

Le contentieux Sahara concerne des cargaisons de pétrole brut livrées entre 2013 et 2016.

Le principal des factures et les intérêts contractuels ont finalement été payés. Mais les retards ont généré d’autres coûts : intérêts supplémentaires et pertes de change. Ce n’était pas un problème isolé.

À fin 2014, la SONARA supportait déjà environ 213 milliards de FCFA de dettes fournisseurs.

Le FMI relevait également que certains fournisseurs facturaient à la raffinerie une prime supplémentaire de 6 à 8 dollars par baril pour couvrir notamment les risques et coûts associés aux retards de paiement.

Autrement dit, plusieurs années avant l’incendie, le retard avait déjà un prix. Et ce prix était supporté par l’entreprise.

Un cercle vicieux s’était installé

Il faut aussi être juste envers la SONARA. Une partie de ses difficultés provenait du modèle dans lequel elle fonctionnait. Les prix des carburants étaient administrés. Lorsque le prix réel était supérieur au prix fixé, l’État devait compenser une partie de la différence. Mais lorsque ces compensations arrivent insuffisamment ou tardivement, la trésorerie de l’entreprise souffre.

Le mécanisme devient alors dangereux : l’État paie tard la SONARA ; la SONARA manque de trésorerie ; elle paie tard certains fournisseurs ; ceux-ci facturent le risque et le financement ; la dette augmente ; et l’État doit finalement intervenir pour soutenir la SONARA.

C’est un cercle qu’il fallait casser. L’affaire Sahara en est aujourd’hui l’une des conséquences les plus visibles.

Puis arrive 2019

Le 31 mai 2019, l’incendie de Limbé arrête le raffinage. Mais l’incendie ne brûle pas les dettes.

Le Cameroun se retrouve donc avec une situation particulièrement difficile : une raffinerie qui ne produit plus, des engagements anciens à rembourser et, désormais, une reconstruction à financer.

Quelques mois après l’incendie, les 4 et 5 septembre 2019, SONARA et Sahara se réunissent à Limbé pour rapprocher leurs comptes.

Un document est signé : le « Joint Report ».

Dans celui-ci, 76,97 millions de dollars d’intérêts supplémentaires et de pertes de change sont classés dans une catégorie intitulée « Undisputed Claims », c’est-à-dire « créances non contestées ».

Ces deux mots vont devenir déterminants. La SONARA soutiendra ensuite que les modalités de paiement restaient à négocier. Mais la justice britannique a finalement considéré que discuter de la manière de payer ne signifiait pas que l’on contestait encore l’existence de la dette.

La leçon devrait être retenue dans toutes nos entreprises publiques : un procès-verbal engage ; une signature engage ; une reconnaissance de dette engage.

Quelques mots mal appréciés aujourd’hui peuvent représenter plusieurs dizaines de milliards de FCFA demain.

Sahara n’a cependant pas tout gagné

L’honnêteté impose également de le rappeler. Sahara réclamait environ 50,76 millions de dollars supplémentaires de pénalités et frais bancaires.

La justice britannique a rejeté cette demande. Sahara a tenté, elle aussi, de saisir la Cour suprême. Son recours a été refusé. Le contentieux ne se termine donc pas par une victoire totale de Sahara : environ 76,97 millions de dollars sont reconnus, mais plus de 50 millions supplémentaires réclamés ne le sont pas.

Cela mérite d’être précisé parce que la vigilance citoyenne consiste d’abord à dire exactement ce que les faits établissent.

Qui paiera maintenant ?

C’est la question qui devrait intéresser chaque Camerounais. Car la SONARA a déjà nécessité un important effort collectif.

En 2021, l’État a engagé la restructuration de 261,4 milliards de FCFA de dette bancaire de l’entreprise. Des accords ont ensuite été conclus avec plusieurs traders internationaux. Et le consommateur contribue déjà au dispositif.

Dans la structure des prix des carburants figure notamment un « soutien à la raffinerie » de 47,88 FCFA par litre, dont une partie du dispositif sert au remboursement des dettes restructurées de la SONARA.

Attention : cela ne signifie pas que les 42,8 milliards dus à Sahara seront automatiquement payés avec ces 47,88 FCFA. Nous ne disposons pas d’éléments publics permettant de l’affirmer.

Mais précisément, le citoyen est en droit de demander : avec quel argent Sahara sera-t-elle payée ?

  • La SONARA paiera-t-elle sur ses ressources ?
  • Un échéancier sera-t-il négocié ?
  • La créance sera-t-elle intégrée à la restructuration existante ?
  • L’État devra-t-il intervenir ?
  • Et surtout, faudra-t-il encore demander un effort supplémentaire au consommateur ?

Ces réponses devraient être publiques.

Le citoyen paie ; il doit donc pouvoir comprendre

Il existe une règle simple en finances publiques : lorsque le citoyen contribue, il doit pouvoir demander des comptes.

Il serait donc utile de publier chaque année un tableau extrêmement simple sur la SONARA :

  • combien de milliards ont été collectés au titre du soutien à la raffinerie ;
  • combien ont été consacrés au remboursement des banques ;
  • combien aux traders et autres créanciers ;
  • combien de dette reste à rembourser ;
  • et combien coûtera la reconstruction.

Nous n’avons pas besoin de centaines de pages incompréhensibles, mais de quelques chiffres permettant au citoyen de suivre l’utilisation de l’effort qui lui est demandé.

Et qui est responsable ?

La tentation serait de chercher immédiatement un coupable. La décision britannique établit ce que la SONARA doit à Sahara. Elle n’établit pas qu’un dirigeant particulier a détourné de l’argent ou commis une infraction. Mais 42,8 milliards de FCFA justifient tout de même une question : comment en sommes-nous arrivés là ?

  • Qui suivait les paiements entre 2013 et 2016 ?
  • Pourquoi les retards se sont-ils accumulés ?
  • Quelle part provenait des problèmes de trésorerie de la SONARA et quelle part des compensations dues par l’État ?
  • Qui suivait le risque de change ?
  • Qui a négocié avec Sahara en septembre 2019 ?
  • Quel était le mandat des négociateurs ?
  • Qui a validé les 76,97 millions de dollars comme « Undisputed Claims » ?
  • Le conseil d’administration en avait-il connaissance ?

Ces questions ne constituent pas des accusations.

Elles constituent une demande de traçabilité de la décision publique. La dette, elle, a trouvé celui qui devra la payer.

Il est normal que le citoyen demande également à comprendre la chaîne de responsabilité qui l’a produite.

Que faire maintenant ?

La première urgence est de ne plus dépenser inutilement dans un contentieux dont les principales voies britanniques sont closes.

Ce qui est dû doit être traité, mais payer ne signifie pas payer n’importe comment. La SONARA devrait rechercher avec Sahara les meilleures modalités d’exécution possibles : comparer le coût d’un règlement rapide à celui d’un échéancier, maîtriser les éventuels coûts financiers supplémentaires et obtenir, au terme du règlement, une clôture juridique complète du dossier.

Deuxième priorité : ne pas créer une nouvelle taxe pour payer cette dette avant d’avoir rendu compte des ressources déjà collectées pour la SONARA.

Le consommateur contribue déjà et avant de lui demander davantage, montrons-lui ce qui a été fait de sa première contribution.

Troisième priorité : auditer la chaîne 2013–2019.

Non pas pour organiser une chasse aux sorcières, mais pour comprendre ce qui relevait de la trésorerie, des décisions de la SONARA, de l’État, du contrat, du risque de change ou du contrôle interne.

Quatrième priorité : séparer les dettes du passé du financement de la SONARA de demain.

Les anciennes dettes devraient être clairement identifiées, suivies et amorties dans un dispositif transparent.

La reconstruction de la raffinerie devrait, elle, disposer de son propre financement, de son business plan et de ses objectifs de performance. Mélanger les deux empêcherait demain de savoir combien le Cameroun a dépensé pour réparer le passé et combien il a réellement investi dans l’avenir. Enfin, aucun futur contrat pétrolier important ne devrait pouvoir produire le même résultat.

Les reconnaissances de dette importantes, accords de réconciliation, engagements en devises et modifications contractuelles significatives doivent être soumis à une revue juridique et financière renforcée, avec des responsabilités clairement identifiées.

Reconstruire autre chose qu’une raffinerie

Car c’est finalement là que se trouve le principal enseignement. Pendant longtemps, nous avons pu considérer que le problème de la SONARA était principalement l’incendie de 2019. L’histoire financière raconte quelque chose de plus complexe.

Avant l’incendie, la raffinerie fonctionnait déjà avec d’importantes tensions financières.

En 2014, elle avait environ 213 milliards de FCFA de dettes fournisseurs. Des fournisseurs lui facturaient déjà plusieurs dollars supplémentaires par baril pour couvrir le risque lié notamment aux retards. Les cargaisons à l’origine de l’affaire Sahara ont été livrées entre 2013 et 2016. Et en 2026, nous discutons encore des conséquences financières et judiciaires de cette période.

Cela signifie que reconstruire les installations de Limbé ne suffira pas. Il faut aussi reconstruire le modèle économique, la discipline financière et la gouvernance de la SONARA. Sinon, nous risquons de construire une raffinerie neuve sur un système ancien.

Le Cameroun doit évidemment disposer d’une stratégie de raffinage et de sécurité énergétique. Mais avant d’engager des centaines de milliards supplémentaires, une question devrait être posée : quelle SONARA voulons-nous reconstruire ?

Une entreprise dans laquelle l’État intervient périodiquement lorsque les dettes deviennent insoutenables ?

Ou une entreprise stratégique disposant d’une gouvernance claire, d’une trésorerie maîtrisée, de comptes transparents, d’un véritable contrôle des risques et d’une responsabilité mesurable de ses dirigeants ?

L’affaire Sahara nous offre finalement une occasion. Pas celle de chercher un ennemi extérieur. Pas celle de refuser une dette reconnue par la justice. Mais celle de regarder treize années de difficultés et d’en tirer enfin les conséquences.

Le procès est pratiquement terminé. Maintenant commence le devoir de rendre compte.

Le citoyen camerounais peut accepter que son pays honore ses engagements. Il peut même accepter de contribuer au sauvetage d’une entreprise stratégique lorsque l’intérêt national le justifie.

Mais il est en droit de demander trois choses :

  • combien avons-nous déjà payé ?
  • combien reste-t-il à payer ?
  • et qu’avons-nous changé pour ne pas avoir à payer encore les mêmes erreurs dans dix ans ?

Car reconstruire la SONARA ne doit pas seulement signifier reconstruire une raffinerie. Cela doit signifier reconstruire une entreprise.

Par Charles Menye
Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC)

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