A la unePANORAMAPORTRAIT DÉCOUVERTE

Yaoundé : les stations-service remplacent les toilettes publiques

Dans la capitale, trouver des toilettes publiques relève parfois du parcours du combattant. Faute de mieux, les habitants se rabattent sur les stations-service, transformées malgré elles en sanitaires municipaux de dépannage. Quand la nature presse, la mairie, elle, peut encore prendre son temps.

Il est 15 heures, ce jeudi 8 octobre 2026, au carrefour de l’Amitié. Olivier, électricien, descend d’un taxi en provenance du terminus d’Odza, direction Awae Escalier. Son visage est grave, sa démarche militaire. Il ne cherche ni un distributeur automatique ni une boutique. Il négocie avec une urgence autrement plus pressante. À ce stade, chaque seconde compte et la diplomatie n’est plus de mise. Un pompiste de la station Total comprend la situation avant même que le malheureux n’ouvre la bouche. « Mon frère, va derrière la voiture, tu ouvres la porte. Je sais que tu as chaud », lui indique-t-il. Olivier fonce aux toilettes. Le chauffeur de taxi, lui, reprend sa route, laissant son passager régler une affaire qui ne figure dans aucun itinéraire de transport urbain. Huit minutes plus tard, le rescapé réapparaît, le visage radieux. « Si la station Total n’existait pas, je déféquais sur moi. Merci beaucoup, les gars ! » Même les 100 FCFA proposés en guise de reconnaissance sont parfois refusés. « Prends le taxi avec ta pièce », répond le pompiste. À Yaoundé, certaines stations-service distribuent donc, en plus du carburant, un service public que les pouvoirs municipaux peinent à fournir : le soulagement.

Refuge
Au carrefour Nkomo, le scénario se répète. Quelques semaines plus tôt, Pierre, une personne en situation de handicap moteur, a dû traverser la route en toute hâte pour rejoindre les toilettes d’une station-service située près de la brigade de gendarmerie. « Avec mon demi-pied, j’ai traversé la route à toute vitesse. Tout le monde était étonné de voir un boiteux courir », raconte-t-il. La scène aurait pu faire rire si elle ne révélait pas une situation aussi embarrassante pour une capitale. « J’ai ressenti le besoin d’aller aux toilettes à Coron. Hélas, il n’y a pas de toilettes publiques de Coron jusqu’ici, à Nkomo. Le seul refuge reste maintenant les stations-service », déplore-t-il. Même les cols blancs n’échappent pas à cette géographie de l’urgence. Magloire, cadre dans les services centraux d’un ministère, gare sa Mercedes ML dans une station située en face de l’École supérieure de police. Tiré à quatre épingles, il avance avec la dignité d’un homme qui voudrait faire croire qu’il vient simplement acheter quelque chose. Il passe commande dans la boutique avant de réclamer discrètement les toilettes. « Le monsieur a eu chaud. Il a quasiment fait ses besoins sur lui-même. Tout ça parce qu’il n’y a pas de toilettes publiques », raconte la tenancière, amusée. Dans cette ville, il faut parfois un véhicule de luxe pour arriver avec élégance, mais aucune berline ne garantit de trouver des WC sur son chemin. L’urgence, elle, ne connaît ni protocole administratif ni distinction sociale.

Exaspération
L’affaire fait pourtant moins rire ceux qui doivent nettoyer derrière les visiteurs. Dans certaines stations-service, les employés voient défiler commerçants, vendeurs ambulants, taximen, moto-taximen et passants, parfois en file indienne. « Tout le monde vient et entre ici. Parfois, ils sont en file indiens. Nous ne sommes pas les mairies », proteste Ingrid, chargée de la propreté dans une station-service de Yaoundé. On la comprend : vendre de l’essence est une activité commerciale, pas une délégation de service public assortie d’un ballet permanent aux toilettes. Les sanitaires privés deviennent ainsi les victimes collatérales d’un déficit d’équipements urbains. Car derrière les anecdotes et les courses contre la montre se pose une question autrement plus sérieuse : comment une capitale peut-elle contraindre ses habitants à dépendre de la générosité d’un pompiste pour satisfaire un besoin aussi élémentaire ? L’accès aux toilettes relève pourtant de l’hygiène, de la dignité et de la santé publique. En attendant que les municipalités prennent le problème à bras-le-corps, les stations-service continuent d’assurer le service minimum. À Yaoundé, le carburant fait avancer les véhicules ; les toilettes, elles, empêchent parfois les passagers de perdre la face. Reste à savoir combien de temps les pompistes devront encore tenir lieu de maires… jusque dans les sanitaires.

André Gromyko Balla

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page