Haman Mana : chroniqueur des « Trente Piteuses »

Avec son nouvel ouvrage, « Les Trente Piteuses : Comment le citoyen-zombie du Cameroun a été fabriqué », le journaliste revient sur trente années d’éditoriaux et d’observations pour raconter, à sa manière, la lente dégradation politique et morale du Cameroun.

Chez Haman Mana, l’écriture relève presque de l’obsession civique. Depuis plus de trois décennies, l’ancien directeur de publication de Mutations et patron du quotidien Le Jour scrute les soubresauts de la vie nationale, dénonçant les dérives du pouvoir et les renoncements collectifs. Avec Les Trente Piteuses : Comment le citoyen-zombie du Cameroun a été fabriqué, il signe un ouvrage volumineux qui rassemble près de trois cents textes publiés au fil des événements.
L’auteur ne cache ni sa colère ni sa constance. « C’est un livre que j’ai mis près de trente ans à écrire », explique-t-il. Une manière de dire que ce travail est moins une œuvre de circonstance qu’un témoignage forgé dans la durée. Les éditoriaux réunis ici ont été écrits sur le vif, au gré des crises, des rendez-vous électoraux et des convulsions d’un pays en quête d’horizon.
Constance
Après « Les Années Biya : Chronique du naufrage de la nation camerounaise », Haman Mana poursuit ainsi le même sillon intellectuel. Son regard demeure inchangé : celui d’un journaliste convaincu que la faillite des institutions s’accompagne d’une dégradation des comportements et d’un affaissement progressif du sens civique.
Le titre lui-même constitue un manifeste. En faisant écho aux « Trente Glorieuses », période de prospérité économique dans l’Europe d’après-guerre, l’écrivain oppose aux années fastes occidentales trois décennies qu’il qualifie de « piteuses ». Trente années marquées, selon lui, par la banalisation de la corruption, l’enracinement du tribalisme, l’affaiblissement des institutions et l’érosion de l’idéal démocratique.
Le livre revisite une séquence historique qui court des lendemains des municipales de 1996 jusqu’à la présidentielle de 2025. Autant d’épisodes qui, aux yeux de l’auteur, illustrent l’enfermement progressif du système politique et la perte de confiance entre gouvernants et gouvernés.
Mais l’intérêt de l’ouvrage dépasse la seule dénonciation. Relus à distance, ces textes prennent une dimension documentaire. Ils permettent de mesurer les permanences, les répétitions et les impasses qui ont jalonné la vie publique camerounaise. Ils racontent aussi les espoirs déçus, les fractures identitaires instrumentalisées et les difficultés persistantes à faire émerger un projet collectif fédérateur.
La plume de Haman Mana reste fidèle à ce qui a fait sa réputation : un style direct, volontiers ironique, parfois mordant, où l’analyse politique se mêle à l’interpellation citoyenne. L’éditorialiste refuse la neutralité désincarnée. Il écrit pour provoquer le débat, susciter l’inconfort et rappeler les responsabilités des élites comme celles des citoyens.
À travers cette somme de plusieurs centaines de pages, l’auteur propose finalement une mémoire journalistique du Cameroun contemporain. Historiens, chercheurs, étudiants ou simples lecteurs y trouveront matière à réflexion sur les métamorphoses d’un pays dont les blessures, les contradictions et les aspirations continuent de nourrir le débat public.
Au-delà des polémiques que ne manquera pas de susciter son diagnostic, Les Trente Piteuses s’inscrit dans cette tradition des livres qui cherchent moins à distribuer des certitudes qu’à interroger une époque. Et, peut-être, à réveiller une société que son auteur juge engourdie par trois décennies d’habitudes, de résignation et de rendez-vous manqués.
Olivier Mbessité



