Afrique centrale : la facture du statu quo

Fragilisée par des finances communautaires à bout de souffle, la CEMAC tente d’en finir avec les blocages qui paralysent son intégration.

Pour eux, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient ne sont pas seulement synonymes d’inflation, de perturbations commerciales ou de flambée des prix de l’énergie. Elles mettent surtout en lumière des faiblesses structurelles anciennes auxquelles l’Afrique centrale ne peut plus se permettre de tourner le dos. « Les chocs extérieurs agissent comme des révélateurs. Ils montrent les vulnérabilités accumulées pendant plusieurs décennies », explique un spécialiste des politiques de développement ayant participé au webinaire organisé fin mai par le Bureau sous régional de la CEA pour l’Afrique centrale.
Car derrière les conséquences immédiates de la crise se cache une réalité plus profonde : la dépendance de la sous-région vis-à-vis du reste du monde. Dépendance énergétique, dépendance alimentaire, dépendance industrielle, dépendance logistique. Autant de fragilités qui transforment chaque crise internationale en une onde de choc capable d’ébranler les économies de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Pour les économistes, la réponse ne peut donc se limiter à des mesures d’urgence ou à des subventions ponctuelles. « Il faut cesser de gérer les symptômes et s’attaquer enfin aux causes », estime un expert de la CEA.
Le défi de l’intégration régionale
Première priorité identifiée par les spécialistes : accélérer l’intégration économique régionale. L’Afrique centrale possède pourtant des atouts considérables. Avec plus de 200 millions d’habitants, d’immenses ressources naturelles et un potentiel énergétique parmi les plus importants du continent, la sous-région pourrait constituer un marché particulièrement dynamique. Mais la réalité est tout autre.
Selon les estimations citées par les experts, les échanges commerciaux entre les pays d’Afrique centrale représentent moins de 5 % du commerce total de la sous-région. Un niveau extrêmement faible comparé à d’autres ensembles régionaux africains. « Nous continuons à commercer davantage avec l’Europe ou l’Asie qu’avec nos voisins immédiats. C’est un paradoxe économique », observe un consultant spécialisé dans les questions d’intégration régionale.
Les obstacles sont connus : infrastructures insuffisantes, lourdeurs administratives, procédures douanières complexes, coûts de transport élevés et faible connectivité entre les pays. « Il arrive parfois qu’une marchandise mette plus de temps à traverser deux frontières africaines qu’à rejoindre un port européen », ironise un responsable du secteur logistique.
Pour les experts de la CEA, l’amélioration des corridors routiers, ferroviaires et portuaires constitue une condition indispensable pour stimuler les échanges intra-régionaux et réduire les coûts de transaction.
Produire le carburant que l’on consomme
Autre axe majeur : la souveraineté énergétique. Le paradoxe pétrolier de l’Afrique centrale est désormais bien connu. Plusieurs pays de la sous-région figurent parmi les producteurs de pétrole du continent, mais continuent d’importer une grande partie des produits raffinés nécessaires à leur consommation. Cette dépendance expose directement les économies locales aux fluctuations des marchés internationaux. « Nous vendons le pétrole brut et nous rachetons les produits finis. C’est un peu comme si un éleveur vendait son lait pour ensuite importer du yaourt », résume avec humour un économiste camerounais. Pour la CEA, la crise actuelle doit servir de déclencheur.
Les spécialistes recommandent le développement et la modernisation des infrastructures de raffinage afin de limiter la dépendance vis-à-vis des importations de carburants. « La transformation locale est une question de souveraineté économique », souligne un expert énergétique.
Au-delà de la sécurité d’approvisionnement, ces investissements permettraient également de créer davantage de valeur ajoutée et de générer des emplois industriels.
Faire de l’agriculture une industrie
Même constat dans le domaine alimentaire. L’Afrique centrale dispose de vastes terres arables et d’un potentiel agricole exceptionnel. Pourtant, elle reste fortement dépendante des importations de céréales, de produits transformés et d’intrants agricoles. La moindre perturbation internationale se répercute alors sur les prix et fragilise davantage le pouvoir d’achat des populations.
Pour les experts de la CEA, la réponse passe par la mise en place de véritables chaînes de valeur agro-industrielles régionales. « L’avenir ne réside plus uniquement dans la production agricole, mais dans sa transformation », explique un spécialiste du secteur.
L’objectif consiste à créer davantage de valeur sur place en développant des industries capables de transformer le cacao, le café, le manioc, le maïs, le palmier à huile ou encore les produits halieutiques. « Pendant des décennies, nous avons exporté des matières premières et importé des produits finis. Ce modèle montre aujourd’hui ses limites », analyse un économiste proche des travaux de la Commission.
Selon lui, l’agro-industrie pourrait devenir l’un des principaux moteurs de la diversification économique de la sous-région.
L’industrialisation comme assurance contre les crises
Au-delà des secteurs de l’énergie et de l’agriculture, les experts plaident pour une accélération générale de l’industrialisation. « Les crises actuelles rappellent qu’il n’existe pas de résilience économique sans appareil productif solide », estime un analyste industriel.
La transformation locale des matières premières apparaît comme l’une des clés pour réduire la vulnérabilité des économies aux chocs extérieurs. Bois, minerais, pétrole, cacao, café ou coton : la sous-région dispose d’importantes ressources dont la valeur ajoutée continue pourtant d’être créée ailleurs. « Nous exportons encore trop souvent des matières premières et nous importons des emplois », résume un consultant en stratégie économique. Pour les spécialistes, la montée en puissance du secteur industriel représente désormais une nécessité plus qu’un choix.
Anticiper au lieu de subir
La CEA recommande également la création d’outils permanents d’anticipation. La succession des crises sanitaires, climatiques et géopolitiques a démontré l’importance de disposer de mécanismes capables d’identifier rapidement les menaces susceptibles d’affecter les chaînes d’approvisionnement, les marchés financiers ou les équilibres macroéconomiques. « Dans un monde aussi imprévisible, l’intelligence économique devient un instrument stratégique », souligne un expert en veille économique.
La Commission préconise ainsi l’institutionnalisation d’une veille stratégique régionale destinée à mieux préparer les États aux chocs futurs. Car, rappellent les économistes, la prochaine crise est déjà quelque part. Personne ne sait d’où elle viendra, mais tous savent qu’elle finira par arriver.
Le secteur privé appelé à la rescousse
Cette transformation nécessitera d’importants investissements. Or, dans un contexte marqué par des marges budgétaires limitées et un endettement croissant, les finances publiques ne pourront pas supporter seules l’ensemble des besoins. Les experts plaident donc pour une implication plus forte du secteur privé. « Les partenariats public-privé ne sont plus une option, ils deviennent une nécessité », estime un spécialiste du financement du développement.
Mécanismes innovants de financement, mobilisation des marchés de capitaux, implication des banques régionales et développement des investissements privés figurent parmi les pistes envisagées. Selon plusieurs économistes, la diversification économique de l’Afrique centrale passera inévitablement par une alliance plus étroite entre les États et les entreprises.
Une occasion historique
Pour la CEA, les tensions actuelles au Moyen-Orient constituent finalement un puissant rappel : la souveraineté économique ne se décrète pas, elle se construit. « Les crises ne créent pas les vulnérabilités. Elles les révèlent », résume un expert proche de l’institution.
Une conviction semble désormais s’imposer parmi les spécialistes : tant que l’Afrique centrale ne renforcera pas sa souveraineté énergétique, alimentaire et industrielle, les secousses géopolitiques continueront de se transmettre jusque dans les marchés, les entreprises et les foyers de la sous-région.
Paradoxalement, cette nouvelle crise pourrait offrir à l’Afrique centrale une opportunité que les périodes d’accalmie n’ont jamais réussi à imposer : celle d’accélérer enfin sa transformation économique.
Et peut-être de comprendre qu’en matière de développement, la meilleure manière de résister aux tempêtes du monde consiste encore à construire des fondations plus solides chez soi.
Bobo Ousmanou



