Moyen-Orient : les éclats de guerre pilonnent l’Afrique centrale

À des milliers de kilomètres des frappes entre Israël et l’Iran, les pays de la sous- région encaissent les dommages collatéraux d’une bataille géopolitique qui renchérit l’énergie, menace l’alimentation et fragilise des économies déjà sous tension.

Le brasier du Moyen-Orient projette ses flammes jusqu’au cœur de l’Afrique centrale. Loin des frappes croisées entre Israël et l’Iran, les économies de la sous-région encaissent déjà les premières secousses d’une crise géopolitique qui renchérit l’énergie, fragilise l’approvisionnement alimentaire et met sous pression des finances publiques déjà éprouvées. Dans un contexte mondial sous tension, la dépendance structurelle des pays d’Afrique centrale aux importations apparaît plus que jamais comme leur talon d’Achille.
C’est le constat dressé par le Bureau sous régional pour l’Afrique centrale de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), à l’occasion d’un webinaire organisé le 28 mai dernier. Pour l’institution onusienne, les turbulences qui secouent le Moyen-Orient ne créent pas de nouvelles vulnérabilités ; elles aggravent celles qui existent déjà.
« L’Afrique centrale subit des chocs dont elle n’est pourtant pas à l’origine », résument les experts de la CEA. Une formule qui illustre la situation paradoxale d’une région riche en ressources naturelles mais toujours fortement exposée aux aléas du commerce international.
Quand le Golfe persique dicte sa loi aux prix de l’énergie
Première victime collatérale de la crise : l’énergie. Les tensions qui entourent les principales routes maritimes du Golfe et les craintes d’une perturbation de l’approvisionnement mondial entretiennent la nervosité des marchés pétroliers. À chaque regain d’incertitude, les cours du brut se tendent et les pays importateurs en supportent les conséquences.
En Afrique centrale, l’effet se répercute immédiatement sur les coûts des carburants et de la production électrique. Les États, déjà confrontés à des équilibres budgétaires précaires, voient grossir la facture des subventions destinées à amortir le choc pour les consommateurs.
Le paradoxe demeure saisissant. Alors même que plusieurs pays de la sous-région figurent parmi les producteurs de pétrole du continent, ils continuent d’importer l’essentiel de leurs produits raffinés. « Chaque fois que le Moyen-Orient s’embrase, les économies africaines paient l’addition. Nos pays exportent du pétrole brut mais importent des produits pétroliers à prix fort. Cette dépendance nous rend extrêmement vulnérables », observe l’économiste camerounais Dieudonné Essomba.
L’absence d’une véritable industrie régionale du raffinage transforme ainsi les soubresauts géopolitiques du Golfe en chocs inflationnistes pour les consommateurs d’Afrique centrale.
La menace d’une nouvelle poussée alimentaire
Mais l’onde de choc dépasse largement le seul secteur énergétique. La sécurité alimentaire de la sous-région apparaît également sous tension. Les experts de la CEA soulignent que la flambée des prix des engrais et la volatilité persistante des matières premières agricoles risquent de se traduire par un renchérissement des coûts de production. Les perturbations des chaînes logistiques mondiales, accentuées par les crispations géopolitiques, ajoutent une pression supplémentaire sur les marchés.
Or, malgré des ressources agricoles abondantes, les pays d’Afrique centrale continuent d’importer une part importante de leurs besoins alimentaires. « Nous avons des terres, de l’eau et des ressources, mais nous dépendons toujours des importations. Cela signifie que les crises géopolitiques extérieures se retrouvent directement dans le panier de la ménagère », analyse l’économiste congolais Jean-Michel Severino.
Dans plusieurs capitales de la sous-région, la hausse des prix des denrées de première nécessité se poursuit. Riz, huile, farine ou produits transformés absorbent une part croissante des revenus des ménages, accentuant la pression sur le pouvoir d’achat.
Des finances publiques prises en étau
Pour les gouvernements, la conjoncture se complique davantage. Car la hausse simultanée des coûts énergétiques et alimentaires intervient dans un contexte où les marges de manœuvre budgétaires se réduisent.
Afin de contenir les effets de l’inflation, plusieurs États sont amenés à maintenir ou à renforcer certains mécanismes de soutien. Une équation délicate alors que les recettes publiques demeurent tributaires des cours internationaux des matières premières et que le service de la dette continue de peser sur les trésoreries nationales.
La Commission économique pour l’Afrique redoute ainsi une dégradation des soldes budgétaires et une vulnérabilité accrue des finances publiques. Pour la CEA en effet, le risque est réel. « Les États africains disposent de marges budgétaires limitées. Une hausse prolongée des cours mondiaux de l’énergie risque d’aggraver les déficits et de ralentir les investissements publics », prévient-il.
Les perspectives économiques demeurent d’ailleurs modestes. Le Fonds monétaire international table sur une croissance de l’Afrique subsaharienne de l’ordre de 3,8 % en 2026, un rythme jugé insuffisant pour absorber la poussée démographique et réduire durablement la pauvreté.
L’industrie rattrapée par les turbulences mondiales
Autre maillon fragilisé : le secteur industriel. Les perturbations du commerce mondial et le renchérissement du transport international affectent directement les entreprises de la sous-région.
Selon la CEA, la dépendance aux importations de biens intermédiaires, d’équipements et de produits manufacturés expose les économies d’Afrique centrale aux secousses extérieures. Les coûts de production augmentent tandis que les capacités locales de transformation demeurent limitées.
« La crise actuelle rappelle que nos économies restent essentiellement extraverties. Tant que nous n’aurons pas développé une véritable industrie de transformation, nous continuerons à subir les contrecoups des conflits extérieurs », estime l’économiste camerounais Godwin Nyaké.
Pour nombre d’observateurs, cette nouvelle crise constitue un rappel brutal de l’urgence à accélérer l’intégration régionale et à développer les chaînes de valeurs locales. La Zone de libre-échange continentale africaine apparaît, dans cette perspective, comme l’un des leviers susceptibles de réduire progressivement cette dépendance structurelle.
Le risque d’une fracture sociale
Au-delà des grands équilibres macroéconomiques, c’est la dimension sociale qui suscite les plus vives inquiétudes. L’érosion du pouvoir d’achat frappe particulièrement les populations urbaines, davantage dépendantes des marchés pour leur alimentation et leurs déplacements. Transport, électricité, produits alimentaires : autant de dépenses contraintes qui occupent une place croissante dans les budgets familiaux.
La CEA met ainsi en garde contre une aggravation de la vulnérabilité urbaine et une montée potentielle des tensions sociales. « Lorsque les prix montent plus vite que les revenus, les frustrations s’accumulent. Les crises géopolitiques peuvent alors avoir des conséquences politiques et sociales très éloignées de leur épicentre », souligne l’économiste tchadien Felwine Sabuig.
À plusieurs milliers de kilomètres des foyers d’instabilité du Moyen-Orient, l’Afrique centrale découvre une nouvelle fois combien la mondialisation rend les destins économiques interdépendants. La guerre des autres devient ainsi le révélateur des fragilités propres à la sous-région.
Et derrière la volatilité des cours du pétrole ou des céréales se dessine une question plus fondamentale : celle de la capacité des économies d’Afrique centrale à transformer enfin leurs immenses ressources en véritables instruments de souveraineté. Car dans un monde traversé par les crises géopolitiques, la dépendance économique n’est plus seulement un handicap de développement ; elle devient une vulnérabilité stratégique.
Ongoung Zong Bella
Cesser de jouer les invités
Pendant longtemps, nous avons regardé les crises du Moyen-Orient avec cette sérénité de spectateurs convaincus que les bombes ont la délicatesse de respecter les frontières. Israël, l’Iran, le détroit d’Ormuz, la mer Rouge… Tout cela semblait appartenir à un autre bulletin d’information, à une autre planète, presque à une autre humanité. Après tout, entre Téhéran et Yaoundé, il y a plusieurs milliers de kilomètres. Une distance qui, manifestement, n’impressionne guère les marchés mondiaux.
Car dans la mondialisation, les missiles voyagent moins vite que les prix. Les premiers mettent des heures à atteindre leur cible ; les seconds arrivent dès le lendemain sur les pompes à essence, dans les factures de transport ou au marché du quartier. La guerre est là-bas, mais l’addition, elle, trouve toujours notre adresse.
Le plus fascinant dans cette histoire est que l’Afrique centrale produit du pétrole et parvient néanmoins à souffrir lorsque le pétrole devient cher. Un exploit économique qui mériterait presque une distinction internationale. Nous vendons du brut, nous importons du carburant raffiné, puis nous nous étonnons de payer plus cher ce qui est sorti de notre sous-sol avant de nous revenir avec un accent étranger et une facture salée.
Même scénario pour l’alimentation. Une tension en mer Rouge, quelques navires déroutés, des primes d’assurance qui flambent et, comme par magie, le prix du pain ou de l’huile prend lui aussi l’habitude des sommets. Le consommateur africain découvre alors une vérité peu romantique : dans l’économie mondiale, il est possible de subir les conséquences d’une guerre sans jamais avoir entendu le bruit des canons.
Et pendant que les puissances s’agitent, les capitaux, eux, prennent peur. L’argent est un animal prudent : il adore les bénéfices, mais déteste les explosions. Dès que le Moyen-Orient s’embrase, il se réfugie ailleurs, laissant aux économies les plus fragiles des crédits plus rares et des taux plus douloureux. L’Afrique centrale doit alors emprunter davantage pour se développer, mais à des conditions qui rappellent parfois celles d’un prêt accordé à un cousin réputé dépensier.
Le plus inquiétant, pourtant, n’est pas la crise. Les crises passent. Ce qui inquiète, c’est notre extraordinaire talent à transformer chaque choc extérieur en catastrophe intérieure. Depuis des décennies, les alertes se succèdent et les vulnérabilités demeurent : dépendance alimentaire, faible industrialisation, raffineries insuffisantes, intégration régionale inachevée. Comme si nous avions fait de l’impréparation une tradition qu’il serait inconvenant de remettre en question.
Le Moyen-Orient ne fabrique pas nos fragilités ; il les révèle. Il agit comme un miroir impitoyable qui nous renvoie l’image d’économies encore trop dépendantes des décisions des autres. Et à force de considérer les secousses du monde comme des événements lointains, nous découvrons régulièrement qu’il n’existe plus de périphérie dans un système globalisé.
Dans ce grand village planétaire dont on nous vante les mérites depuis trente ans, certains allument l’incendie, d’autres organisent les négociations, et l’Afrique centrale, elle, reçoit souvent la facture. Il serait peut-être temps de cesser de jouer les invités surpris au moment de payer l’addition. Car dans le restaurant de la mondialisation, les absents aussi règlent la note.



