Mvogbetsi (Yaoundé) : les déplacés anglophones au bord d’une nouvelle rupture
Après avoir fui les violences dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, des centaines de déplacés internes installés à Mvogbetsi disent aujourd’hui craindre une seconde expulsion. Entre projet d’intérêt public, bataille foncière et urgence humanitaire, l’affaire révèle les angles morts de la gestion de la crise anglophone au Cameroun.

Depuis bientôt neuf ans, les baraques de fortune se sont peu à peu transformées en maisons de planches, parfois en constructions plus solides. Des enfants y sont nés, d’autres y ont grandi sans avoir connu les villages que leurs parents ont quittés dans la précipitation. A Mvogbetsi, dans l’arrondissement de Yaoundé VI, le temps a donné à ce campement improvisé des allures de quartier. Mais, au début de ce mois de juillet, l’équilibre fragile s’est fissuré.
Ultimatum
Le 1er juillet 2026, plusieurs familles disent avoir reçu un nouvel avis leur accordant six jours pour libérer les lieux. Au-delà du délai, assurent-elles, les habitations pourraient être démolies. Pour ces déplacés internes venus des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la perspective ravive un traumatisme : celui de devoir, une fois encore, abandonner un toit. « Nous avons déjà tout perdu une première fois. Où irons-nous avec nos enfants ? », s’interroge une mère de famille rencontrée sur le site. Les témoignages convergent. Beaucoup racontent avoir été accueillis sur ce terrain dès 2017 par feu Sa Majesté Zanga Zanga Antoine, au plus fort de la crise anglophone. Ce geste de solidarité leur avait permis d’échapper à l’errance.
Désordre
Mais le terrain est aujourd’hui au cœur d’un imbroglio administratif. Les occupants affirment que près de trois hectares auraient été omis lors de l’établissement du titre foncier délivré en juillet 2024. Selon eux, les héritiers du chef traditionnel auraient engagé une procédure afin que cette parcelle soit rattachée au titre existant. Tant que cette régularisation n’est pas achevée, estiment-ils, toute opération d’expulsion devrait être suspendue.
En face, la Communauté urbaine de Yaoundé poursuivrait un tout autre objectif : récupérer l’espace pour y implanter une unité de traitement des déchets. Les déplacés assurent qu’un premier avis d’expulsion avait déjà été notifié en décembre 2024 avant d’être suspendu, notamment après l’intervention du préfet du Mfoundi. Ils affirment également que le maire de Yaoundé VI aurait exprimé des réserves sur les conséquences sanitaires et environnementales du projet.
Au-delà du bras de fer foncier, le choix du site interroge. Les déplacés rappellent que le terrain se situe à proximité immédiate d’une école primaire publique, d’un poste de police, du zoo de Mvog Beti et d’un marché. Sans étude d’impact rendue publique à ce stade, ils redoutent les nuisances qu’une telle infrastructure pourrait engendrer pour les riverains.
L’affaire met aussi en lumière une question plus profonde : celle du statut des déplacés internes au Cameroun. Chassées par un conflit qui dure depuis près d’une décennie, ces familles vivent souvent sur des terrains prêtés, sans véritable sécurité foncière. Elles reconstruisent leur existence dans des espaces juridiquement précaires où le moindre projet d’aménagement peut tout remettre en cause.
Pour les autorités, l’équation n’est pas simple. La capitale manque d’espaces pour développer ses infrastructures urbaines, notamment dans le domaine de la gestion des déchets. Mais la recherche de solutions techniques se heurte ici à une réalité sociale : celle de populations vulnérables qui n’ont jamais bénéficié d’un véritable plan de relogement durable.
Les déplacés réclament désormais une intervention directe du gouvernement. Ils demandent la suspension de la procédure d’expulsion jusqu’à l’aboutissement des démarches engagées auprès du ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières. Ils souhaitent également qu’une solution de relogement soit envisagée si le projet venait à être confirmé.
Au fond, Mvogbetsi dépasse le simple litige foncier. Ce qui se joue sur ces trois hectares est une confrontation entre deux impératifs de l’action publique : aménager la ville sans abandonner ceux que la guerre a déjà déracinés. Pour ces familles, la véritable urgence n’est plus seulement de survivre à la crise anglophone, mais d’éviter qu’un projet urbain ne les condamne à un nouvel exil.
Rémy Biniou


