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La fille de Vanessa a 15 ans : interrogeons notre droit, notre société, notre héritage

Il y a quinze ans, un événement a fissuré le vernis de notre société : l’enlèvement du bébé de Vanessa Tchatchou. Ce drame n’était pas seulement une affaire judiciaire. Il était une épreuve philosophique, un révélateur politique, un miroir moral tendu à une nation qui peine encore à se regarder en face.

Aujourd’hui, la fille de Vanessa a quinze ans. Quinze ans : l’âge où l’on commence à comprendre que le monde n’est pas seulement ce qu’il montre, mais ce qu’il cache. Quinze ans : l’âge où l’on interroge les silences, les omissions, les renoncements. Quinze ans : l’âge où l’on demande des comptes. Et nous, Camerounais, que pouvons nous répondre ?

I. Le droit comme promesse trahie
Le droit, dans toute société, est une promesse. Une promesse de protection, de vérité, de justice. Une promesse que l’État fait à ses citoyens : « Vous ne serez pas seuls. »
Mais dans l’affaire Vanessa, le droit a vacillé. Il a hésité. Il a tergiversé. Il s’est réfugié dans les procédures, dans les silences, dans les lenteurs. Il a laissé une adolescente dormir sur les bancs d’un hôpital pendant des mois, comme si la justice pouvait attendre que la douleur se fatigue.
Le droit n’a pas été un rempart. Il a été un labyrinthe.
Et lorsque le droit devient un labyrinthe, c’est la société qui se perd.

II. La société camerounaise face à son propre héritage
Dans l’affaire Vanessa, ce ne sont pas les institutions qui ont parlé en premier : ce sont nos héritages. Le Jour et son directeur de rédaction Stephane Tchakam, dans son édition du 17 janvier 2012, titrait en une : « Rendez moi mon bébé ! », rappelant que le cri d’une adolescente avait mis à nu un système où le silence administratif est plus solide que la loi. Ce silence n’est pas neutre : il est l’héritage direct des pratiques coloniales où l’administration se percevait comme une forteresse, non comme un service. Les archives de la presse camerounaise — Mutations, Le Messager — ont montré à plusieurs reprises que l’État préfère souvent la gestion interne à la transparence publique, comme si la vérité était une menace et non une obligation. Hannah Arendt écrivait que « le mal se nourrit de l’absence de pensée » : dans notre contexte, il se nourrit de l’absence de parole institutionnelle. Le silence n’est pas une omission ; il est une structure. Et cette structure a étouffé Vanessa avant même que la justice ne s’en saisisse.
La verticalité du pouvoir, héritée des régimes autoritaires, a également pesé lourd dans cette affaire. Les enquêtes journalistiques menées à l’époque — notamment celles de Radio France Internationale et de Canal 2 International avec Blanche Bidga— montraient une administration paralysée par la peur de « remonter » l’information, comme si la vérité devait d’abord être filtrée par la hiérarchie avant d’être dite au peuple. Cette sacralisation des institutions, que Fanon décrivait comme « la survivance des formes coloniales dans les corps administratifs », a transformé l’hôpital de Ngousso en un espace où l’autorité comptait davantage que la justice. La résignation collective, elle, est le fruit d’une longue histoire de frustrations : nous avons appris à attendre que « les autres » fassent, que « les grands » décident, que « le pouvoir » tranche. Mais comme le rappelle Hannah Arendt, la liberté commence par une question : « Qu’ai je fait, moi, dans cette histoire ? » Or, dans l’affaire Vanessa, nous ne l’avons pas posée assez fort. Nous avons laissé l’héritage parler à notre place. Et cet héritage, lui, ne connaît ni la justice ni la compassion.

III. La philosophie comme lieu de vérité
La philosophie n’est pas un luxe dans une affaire comme celle ci. Elle est un lieu où l’on dépose ce que le droit ne parvient pas à dire, ce que la procédure ne sait pas nommer, ce que l’institution ne veut pas voir. Elle est ce que Paul Ricœur appelait « l’herméneutique du soupçon » : la capacité de lire derrière les faits, derrière les silences, derrière les omissions. Dans l’affaire Vanessa, la philosophie devient un outil de vérité parce qu’elle permet de comprendre que l’injustice n’est pas seulement un acte, mais une structure ; qu’elle n’est pas seulement un crime, mais un héritage ; qu’elle n’est pas seulement une faute, mais une manière de fonctionner.

  1. Hannah Arendt : la banalité du mal et l’absence de jugement
    Hannah Arendt nous enseigne que le mal n’est pas toujours spectaculaire. Il peut être administratif, routinier, procédural. Il peut être le résultat d’une absence de jugement, d’une obéissance mécanique, d’une incapacité à penser ce que l’on fait. Dans l’affaire Vanessa, le mal n’a pas été commis seulement par ceux qui ont volé l’enfant : il a été commis par ceux qui ont vu, su, entendu… et n’ont pas jugé. Ceux qui ont laissé la procédure remplacer la conscience, la hiérarchie remplacer la responsabilité, le silence remplacer la vérité.
    Cette logique rejoint ce que Marcien Towa dénonçait comme « l’aliénation par obéissance », cette manière de se soumettre à des structures sans jamais interroger leur légitimité. Elle rejoint aussi Fabien Eboussi Boulaga lorsqu’il écrivait que « l’imposture du pouvoir consiste à se présenter comme neutre alors qu’il est traversé par des héritages qui le dépassent ». L’hôpital de Ngousso n’a pas seulement été le lieu d’un crime : il a été le théâtre d’une abdication collective du jugement.
  2. Paul Ricœur, Emmanuel Levinas et l’humanisme chrétien : la mémoire comme responsabilité
    Paul Ricœur nous rappelle que la mémoire n’est pas un musée : elle est une responsabilité. Oublier Vanessa, c’est accepter que l’injustice devienne une habitude, que la douleur des faibles soit soluble dans le temps. Emmanuel Levinas, lui, nous enseigne que le visage de l’autre nous oblige : « Le visage est ce qui nous interdit de tuer. » Le visage de Vanessa, jeune mère de dix sept ans, aurait dû obliger l’État à protéger, à dire la vérité, à rendre justice.
    L’humanisme chrétien, porté par Engelbert Mveng, nous rappelle que la dignité humaine est sacrée, que chaque vie est un absolu, que l’enfant volé n’est pas seulement une victime mais une interpellation morale. Mveng écrivait que « l’homme est une valeur infinie » : cette valeur infinie a été piétinée lorsque l’on a volé un bébé dans un hôpital public. La mémoire, ici, n’est pas un devoir abstrait : elle est un impératif éthique, un commandement de justice, un appel à ne pas laisser la souffrance devenir un simple fait divers.
  3. Frantz Fanon, Eboussi Boulaga et la violence des structures : comprendre ce que le droit ne dit pas
    Frantz Fanon nous enseigne que les sociétés postcoloniales portent en elles des violences structurelles qui se reproduisent même sans intention : violences administratives, violences symboliques, violences sociales. L’affaire Vanessa est l’une de ces violences. Elle révèle un État qui protège ses procédures avant ses citoyens, une administration qui sacralise ses hiérarchies avant ses responsabilités, une société qui s’habitue à l’inacceptable.
    Eboussi Boulaga parlait de « l’État spectacle », cet État qui montre des formes mais cache des failles. Le droit, ici, n’a pas dit la vérité : il a dit la structure. Et la structure, elle, est violente. Comprendre Vanessa, c’est comprendre que la justice ne peut pas être seulement normative : elle doit être libératrice. Elle doit rompre avec les héritages qui étouffent, avec les silences qui tuent, avec les résignations qui paralysent.

IV. Interroger notre propre héritage
Interroger l’affaire Vanessa, c’est interroger notre propre héritage. Non pas l’héritage que l’on célèbre dans les discours officiels, mais celui qui travaille nos institutions de l’intérieur : l’héritage des silences, des peurs, des hiérarchies, des renoncements. Nous devons avoir le courage de poser les questions qui dérangent, celles que les sociétés préfèrent éviter parce qu’elles obligent à se regarder dans le miroir sans fard. Pourquoi un hôpital public a t il pu devenir le théâtre d’un enlèvement ? Pourquoi l’État n’a t il pas protégé une mineure en détresse ? Pourquoi la vérité n’a t elle jamais été pleinement établie ? Pourquoi la société a t elle fini par se fatiguer de ce combat ? Pourquoi avons nous accepté que l’affaire Vanessa devienne un souvenir plutôt qu’une exigence ?
Ces questions ne sont pas seulement juridiques : elles sont civilisationnelles. Elles interrogent notre rapport à la justice, à la vérité, à la maternité, à la vulnérabilité, à la dignité humaine. Elles interrogent ce que nous sommes devenus, et ce que nous avons cessé d’être.

  1. Un héritage de structures : entre silence, peur et sacralisation du pouvoir
    Le philosophe Basile Juléat Fouda rappelait que « la société qui refuse de se juger se condamne à répéter ses fautes ». Dans l’affaire Vanessa, nous avons vu à l’œuvre un héritage qui dépasse les individus : un héritage de structures. Le silence administratif, hérité des pratiques coloniales, a étouffé la vérité avant même que la justice ne s’en saisisse. La verticalité du pouvoir, héritée des régimes autoritaires, a paralysé les responsables, incapables de dire ce qu’ils savaient sans l’autorisation d’une hiérarchie lointaine. La sacralisation des institutions, héritée d’une culture de soumission, a transformé l’hôpital en un espace où l’autorité comptait davantage que la vie d’un enfant.
    Basile Juléat Fouda insistait sur la nécessité de « désacraliser les structures pour rendre la parole aux vivants ». Dans cette affaire, les vivants — Vanessa, son enfant, les témoins, les citoyens — ont été réduits au silence par des structures qui ont parlé à leur place. Et ces structures, elles, ne connaissent ni la compassion ni la justice.
  2. Une société qui s’habitue à l’inacceptable
    La résignation collective est l’un des héritages les plus lourds de notre histoire. Elle est le fruit d’une longue succession de frustrations, de promesses non tenues, de vérités étouffées. Elle est ce que Frantz Fanon appelait « la fatigue de l’espérance », ce moment où le peuple cesse de croire que la justice est possible. Dans l’affaire Vanessa, cette fatigue s’est manifestée par un glissement progressif : le cri d’une mère est devenu un débat, puis une polémique, puis un souvenir.
    Mais comme le rappelait Basile Juléat Fouda, « une société qui s’habitue à l’inacceptable cesse d’être une société : elle devient une mécanique ». Une mécanique qui fonctionne sans conscience, sans mémoire, sans responsabilité. Une mécanique qui sacrifie les faibles pour préserver les apparences. Une mécanique qui transforme l’injustice en routine.
  3. Sommes nous une société qui protège les faibles ou une société qui les sacrifie ?
    C’est la question centrale. La question que l’affaire Vanessa nous impose. La question que nous avons trop longtemps évitée.
    Sommes nous une société qui protège les faibles ou une société qui les sacrifie ? Sommes nous une société qui écoute les mères ou une société qui les réduit au silence ? Sommes nous une société qui défend la vérité ou une société qui préfère l’oubli ? Sommes nous une société qui se juge ou une société qui se dérobe ?
    Basile Juléat Fouda écrivait que « la vérité n’est pas un luxe moral : elle est la condition de la survie collective ». Interroger notre héritage, c’est accepter que la vérité nous blesse avant de nous libérer. C’est accepter que l’affaire Vanessa n’est pas un accident, mais un symptôme. C’est accepter que notre société doit se réinventer si elle veut protéger ses enfants.
    Interroger notre héritage, c’est enfin répondre à la question arendtienne : « Qu’ai je fait, moi, dans cette histoire ? » Et cette question, nous ne l’avons pas posée assez fort.

V. Quinze ans après : ce que nous devons à cette enfant
Quinze ans après, il nous faut regarder la fille de Vanessa non comme un symbole, mais comme une vie — une vie qui a traversé l’ombre avant même de connaître la lumière. Elle est un sujet de droit, une citoyenne, une mémoire vivante de ce que nous avons été incapables de protéger. À travers elle, c’est notre propre faillite que nous devons reconnaître : la faillite d’un État qui n’a pas su protéger une mineure, la faillite d’une société qui s’est habituée à l’inacceptable, la faillite d’institutions qui ont laissé le droit se taire. Nous lui devons la vérité, parce que la vérité est la première forme de justice. Nous lui devons la justice, parce que la justice est la première forme de réparation. Nous lui devons la reconnaissance, parce que la reconnaissance est la première forme de dignité. Nous lui devons la réparation, parce que la réparation est la première forme de mémoire. Et nous lui devons la mémoire, parce que la mémoire est la seule manière de ne pas recommencer.

Nous lui devons aussi de ne plus jamais laisser un enfant être volé dans un hôpital public. Nous lui devons de ne plus jamais laisser une mère crier seule. Nous lui devons de ne plus jamais laisser la société détourner les yeux. Nous lui devons de ne plus jamais laisser le droit se réfugier dans les procédures pour éviter la vérité. Quinze ans après, cette enfant nous oblige à un serment collectif : celui de rompre avec les héritages qui étouffent, avec les silences qui tuent, avec les résignations qui paralysent. Elle nous oblige à reconstruire un pays où la maternité est protégée, où la vulnérabilité est respectée, où la dignité humaine est sacrée. Ce que nous devons à cette enfant, c’est de faire en sorte que son histoire ne soit plus jamais possible. C’est de faire en sorte que son existence devienne le point de départ d’une société qui protège enfin les faibles au lieu de les sacrifier.

Conclusion : ce que j’ai fait, ce que je fais encore
J’ai mené ce combat de toutes mes forces. Je l’ai mené parce que j’ai cru. Je l’ai mené parce que je crois encore.
Je crois que le Cameroun peut devenir une société qui protège. Je crois que le droit peut redevenir une promesse. Je crois que la mémoire peut devenir une force. Je crois que la vérité peut encore être dite. Je crois que la justice peut encore être rendue. Mais je crois aussi — et c’est peut être le plus important — que l’espoir n’est pas une émotion : c’est une volonté. Alain, le philosophe de l’action, écrivait que « l’optimisme est une fausse espérance, mais l’espoir est une volonté ». L’espoir n’attend pas : il agit. Il ne se contente pas de rêver un monde meilleur : il commence à le construire, pierre après pierre, acte après acte, vérité après vérité.
Quinze ans après, la fille de Vanessa n’est pas seulement l’âge de notre conscience. Elle est l’âge de notre responsabilité. Elle est l’âge où nous devons comprendre que les failles de notre société ne sont pas des fatalités, mais des chantiers. Que nos silences ne sont pas des destinées, mais des renoncements. Que nos héritages ne sont pas des prisons, mais des matériaux à transformer.
Nous devons poser les bases d’une société de transparence, de respect et de droit. Une société où l’hôpital protège, où l’État répond, où la justice parle, où la vérité circule. Une société où la dignité humaine n’est plus un slogan, mais une pratique quotidienne. Une société où la vulnérabilité n’est plus une faiblesse, mais un appel à la protection. Une société où la mémoire n’est plus un fardeau, mais une lumière.

Ricoeur nous rappelle que « la justice commence là où la mémoire refuse l’oubli ». Arendt nous enseigne que « la liberté commence par le jugement ». Mveng nous dit que « l’homme est une valeur infinie ». Eboussi Boulaga nous avertit que « la vérité est la condition de la survie collective ». Et Alain nous montre que l’action est la seule manière de rendre l’espoir réel.
Alors oui, la fille de Vanessa a quinze ans. Elle est l’âge où le Cameroun doit enfin se juger. Elle est l’âge où nous devons décider si nous voulons continuer à détourner les yeux ou commencer à regarder en face. Elle est l’âge où l’espoir doit devenir une volonté.

Et moi, Vincent Sosthène Fouda, je continue. Parce que je crois. Parce que je refuse d’oublier. Parce que je refuse que l’injustice devienne notre héritage. Parce que je sais que l’action — la vraie, celle qui naît de la pensée et se nourrit de la vérité — peut encore sauver ce pays.

Et parce que je sais que l’espoir, lorsqu’il devient volonté, peut tout transformer.
Je dédie cet article à tous les anonymes qui ont refusé le silence, à tous les journalistes qui ont été à nos côtés, qui ont porté la vérité comme un flambeau, et qui ne sont plus de ce monde. Leur courage demeure, leur voix nous accompagne, leur mémoire nous oblige.

« Lux in tenebris lucet » — la lumière brille dans les ténèbres. Puissent leurs noms, même lorsqu’ils ne sont pas connus, continuer d’éclairer notre marche vers la justice.

Vincent Sosthène FOUDA
socio-politologue

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